04/03/2015

La France: ennemie de la Belgique depuis 7 siècles

Extraits du livre d’E. Wanty, France-Belgique,

20 siècles de voisinage, éd. Collet, 1989

 

(p.186) La Belgique au sein de l'Empire français

Il n'est plus question de relations entre Pays-Bas et France mais, tout simplement, de la situation des départements belges à l'intérieur d'un empire. Cela devient l'histoire de la France, de ses conquêtes, de ses ambitions séculaires de loin dépassées, de son prestige, de sa gloire. Cette histoire fut remodelée par le puissant génie de Napoléon, et la Belgique ne put pas plus s'y soustraire que la France elle-même ou les autres pays rattachés. La première manifestation en fut la hiérarchie des pouvoirs, coiffée par le pouvoir exécutif incarné en un seul homme. Dès 1800, chaque département possède son préfet, fonctionnaire nommé par Napoléon et assisté par le conseil général : chaque arrondissement a son sous-préfet et son conseil ; chaque commune son maire et son conseil. Aucune de ces fonctions n'est élective. Cette centralisation outrancière entre les mains du pouvoir central, associée à une structuration fort poussée, contribua efficacement à effacer les dernières traces de l'ancien particularisme des provinces belges.

Le même souci de hiérarchisation se traduisit dans la réforme judiciaire, également réalisée dès 1800. Tous les magistrats furent nommés par le Premier Consul et repartis entre les juges de paix (dans les cantons), les tribunaux de première instance (arrondissements) les tribunaux d'appel et les tribunaux criminels (bientôt cours d'assises) dans certains départements, et enfin le Tribunal de cassation. Ce fut l'une des réformes les plus durables.

Le Code civil en est une autre. Voulu par Bonaparte, dès son accession au Consulat, mis à l'étude en 1800, adopté finalement le 23 mai 1804, ce Code traduisait lui aussi une tendance à une société fortement hiérarchisée, reposant à la fois sur la communauté, familiale et sur certains sentiments de misogynie. Il ne répondit que (p.187) partiellement aux désirs de Napoléon en ce qui concernait les facilités d'obtention du divorce.

On citera volontiers à l' actif du régime impérial une nouvelle phase d’essor économique, pansant partiellement les plaies ouvertes par la Convention et le Directoire : création de bassins et de chantiers de constructions navales à Anvers, dans un but stratégique autant que commercial ; introduction à Gand de la technique de la filature mécanique, qui était jusqu'alors un secret et un monopole de l' Angleterre. animation de l'industrie drapière verviétoise par, une amélioration sensible du cardage de la laine, due à un Anglais, John Cockerill. La métallurgie connut aussi un développement nouveau par le perfectionnement et l'accroissement des hauts fourneaux et par la participation intense de l'industrie des armes de Liège à l'équipement des armées françaises.

La Belgique fut à ce point intégrée à la France que ses citoyens servirent dans la plupart des régiments impériaux, en nombre variable, à l'exception de quelques corps composés à l'origine, vers 1804, d'une majorité de Belges. Les plus connus et les plus anciens ." parmi eux étaient le 112e régiment de ligne et le 27e régiment de chasseurs à cheval. La conscription fut appliquée en Belgique de la fin 1798 jusqu’en 1814. La situation se modifia profondément en 1814 par l'invasion étrangère, « libératrice », si l'on veut.

   

(p.188) CHAPITRE XXV La Belgique libérée

  

Le climat de 1814

 

La Belgique semblait s'être accoutumée au régime impérial. Il en fut du moins ainsi aussi longtemps que l'Empire resta au sommet de sa gloire. Mais avec les événements d'Espagne, à partir de 1808 et la guerre de 1809, si victorieuse fût-elle, on sentit que quelque chose était fêlé. Puis survint en 1810 la reprise de la politique anticléricale marquée par la rupture entre Napoléon et le pape Pie VIII. Les besoins de la fiscalité se firent écrasants, et la conscription acheva de rendre l'Empire impopulaire. Aussi, lorsqu'en janvier 1814 les Prussiens pénétrèrent en Belgique, le premier sentiment fut-il de « libération " .

Alors qu' Anvers, sous le commandement de Carnot, opposait une ferme résistance ; alors que le général Maison guerroyait encore en Flandre, les aUiés se partagèrent l'occupation du pays par leurs troupes, et la Belgique, en quelques semaines, connut trois gouverneurs généraux, le duc de Beaufort, assisté de nobles belges, le baron prussien von Horst, le lieutenant général autrichien baron de Vincent au début du mois de mai 1814. Dans six départements, les préfets de l' empire furent remplacés par des intendants, tous Belges ; les départements des Forêts, de l'Ourthe et de la Meuse-Inférieure furent administrés directement par la Prusse, qui ne dissimulait pas ses intentions d' annexer tous les territoires situés à l' est de la Meuse. Enfin les cantons du sud : Walcourt, Dour, Merbes-le-Château, Beaumont, Chimay, dans le Hainaut actuel, Florennes, Gedinne et Beauraing dans le Namurois appartenaient juridiquement au territoire français.

La Belgique était devenue une « peau de chagrin», considérée comme pays plutôt occupé que libéré. Et de fait les exactions, réquisitions, (p.189) pillages, vols, violences, y furent nombreux, non pas du fait des Anglais, mais des Russes dans le Hainaut, l'Entre-Sambre-et-Meuse, à Marche et Saint-Hubert, et des Prussiens partout où ils étaient stationnés ou de passage. Les plaintes des autorités locales affluaient et leurs témoignages se complètent. Les Flandres connurent le même sort après le repli du général Maison sur Lille. Les autorités militaires étaient toutes-puissantes. On comprend que l'opinion publique, déçue dès l'abord, se soit exaspérée au fil des semaines et des mois. Cette opinion se partageait du reste entre les partisans du retour à l' empire autrichien, ceux du rétablissement du régime français, ceux d'une indépendance pure et simple, alors que presque personne ne voulait d'une réunion avec la Hollande. Or c'est ce qui se produisit le 1er août. Le prince d'Orange reIilp1aça le gouverneur-général.

  Malgré ces difficultés, les autorités alliées s'étaient attachées à rendre concrète la libération de la Belgique par la création d'une force armée nationale, la Légion belge, constituée en quatre régiments d'infanterie, un régiment d'infanterie légère, deux régiments de cavalerie et de l'artillerie. On n'y trouva que des chefs improvisés ayant servi l' Autriche, la Prusse ou l'Espagne. Parmi les milliers de soldats d'origine belge licenciés à la suite de l'abdication de Napoléon, le 5 avril, une minorité seulement prirent du service dans cette Légion belge. La plupart se montraient hostiles aux occupants, aux ennemis de l' empereur déchu.

Parmi les officiers placés en demi-solde, un certain nombre consentirent à prendre place dans la nouvelle armée belgo-batave en formation depuis le 1er août, sous la cocarde orange. Les Belges y constituèrent quatre bataillons d'infanterie de ligne, deux bataillons de chasseurs, un régiment de dragons légers et un de hussards. Il ne s'agissait plus de Belges, mais, dans l'appellation officielle, de Zuid-Nederlanders . On comprend assez mal, puisque cet « interrègne » a duré du début 1814 à juin 1815, qu'il se soit encore trouvé des Belges dans l'armée française, devenue l'armée de la Restauration. Et pourtant, après des recherches ardues, des historiens ont fixé le nombre d'officiers belges ayant combattu dans les rangs français à Waterloo entre deux cent cinquante et trois cents ; celui des sous-officiers et soldats ne peut être déterminé, mais certains estiment qu'il y en avait quelques milliers, répartis entre tous les régiments. Sans aller plus avant dans ces supputations, il est permis d'affirmer que la période (p.190) de l'agonie de l'empire a vu le « clivage » d'une petite partie des Belges entre les deux forces antagonistes» ce que le général Couvreur a appelé « le drame belge de Waterloo ».Mais le sort de la Belgique se jouait surtout ailleurs. Le premier traité de Paris (30 mai 1814) avait ramené la France à ses frontières de 1792, tout en lui laissant en Belgique les territoires de Beaumont et de Chimay . Cette relative générosité fut remise en question par le retour de Napoléon et sa défaite. Entre-temps l' Acte final de Vienne, signé le 9 juin 1815, avait notamment pris la décision capitale de constituer un seul royaume des Pays-Bas, associant la Hollande et la Belgique sous la dynastie d'Orange. La Belgique n' avait pas eu voix au chapitre, victime, une fois de plus de ses atermoiements et de son absence de personnalité politique réelle. Le second traité de Paris (20 novembre 1815) rendit au nouveau royaume Beaumont et Chimay, établissant ainsi la Belgique dans les frontières qu'elle conserva du côté de la France.

   

France et royaume des Pays-Bas

 

Les relations entre le nouveau royaume et la France de la Restauration ne pouvaient être, au début tout au moins, que de suspicion, puisque le premier servait en somme de tête de pont de l' Angleterre. Tout changea une fois encore lorsque le congrès d' Aix-la-Chapelle (septembre 1818) organisa l'évacuation anticipée du territoire français et admit la France comme cinquième membre du directoire de cet organisme international et conservateur que fut la Sainte-Alliance. Elle y fut associée à la Russie, à l' Autriche, à la Prusse et à l' Angleterre.

Les années 1820 et 1821 furent très agitées en Espagne, en Italie, dans les Balkans, en Amérique espagnole ou portugaise. La Sainte-Alliance intervint militairement en Italie (par les Autrichiens), en Espagne (par les Français); puis c'en fut fait de ce directoire ultra-conservateur et réactionnaire, après le retrait de l' Angleterre.

Le royaume des Pays-Bas resta sagement à l'écart de ces troubles et de ces révolutions. Ce pays offrait même un curieux spectacle. Il eût été logique que le roi Guillaume Ier, bénéficiaire de la victoire des alliés sur Napoléon, dût en tout adopter une attitude réactionnaire, à l'instar de ce qui se passait dans les autres pays, France comprise. Or le roi des Pays-Bas s'entoura d'anciens fonctionnaires (p.191) de l'empire, reconnaissant leur efficacité dans l’administration, qui continua à s' inspirer ds principes napoléoniens, c’est-à-dire obédience au souverain et responsabilité à l’égard de la nation. Il y eut certes des changements d’appellations, mais l’esprit resta. Beaucoup de ces agents étaient des libéraux anticléricaux.  Or le principal opposant au régime hollandais était le clergé belge.  Ceci explique peut-être un autre aspect de la politique de Guillaume.  Tout comme les Pays-Bas ci-devant autrichiens avaient accueilli les émigrés pourchassés par la Convention, la Belgique hébergea les émigrés redoutant les foudres de la Restauration; régicides et notables.  Il se créa ainsi, à Bruxelles surtout, un centre vivant et animé où, à côté des Cambacérès, Sieyès, Martin et autres gros nantis de l’Empire, continuaient à mener grand train et s’agitaient les Vadier, Cambon, Rouyer de l'Hérault, etc., qui disposaient d’une presse à leur dévotion couvrant de sarcasmes « la réaction, l’obscurantisme, la Sainte-Alliance ».

Cette tolérance s’efforçait de tirer parti de leur anticléricalisme virulent pour neutraliser le clergé belge.  Mais, contrepartie prévisible, Bruxelles allait devenir un foyer de propagande libérale où s’affirmera à la longue l’influence des opposants de Paris à la Restauration. Elle se confirma en 1824, avec l’avènement du roi Charles X, puis l' arrivée au pouvoir, en 1829, de Jules de Polignac, leader des “ultras », introduisant dans la politique étrangère française un rappel de l'ancien impérialisme dynastique.  Polignac envisageait en effet un remaniement considérable de l’Europe, programme ambitieux dans lequel la France s’adjoindrait la Belgique et le Luxembourg; la Prusse les provinces septentrionales (la Hollande), dont les riches colonies reviendraient à l’Angleterre.  Celle-ci eut vent de ce projet et s'en inquiéta, bien qu'il fût chimérique, parce que la France se rapprochait de la Russie et amorçait la conquête de l'Algérie.

La révolution de Juillet à Paris, en chassant les Bourbons, lui enleva ce souci, tout en lui préparant d’autres.

   

(p.192) TITRE V La Belgique indépendante

  

CHAP. XXVI La révolution belge de 1830 et les interventions de la France

 

Les chefs de l’opposition constitutionnelle au gouvernement du royaume des Pays-Bas espérèrent que les contrecoups de cette révolution de Juillet amèneraient le roi Guillaume Ier à tenir compte de leurs griefs légitimes. Ce problème se référait uniquement aux relations entre Hollandais et Belges et à l’amélioration de la minorisation politique systématique de ces derniers. Mais l'occasion était belle pour les agents révolutionnaires français, libres d'agir dans Bruxelles, traditionnelle terre d'asile, centre cosmopolite, refuge des exilés contraints ou volontaires.  Ils ne furent pas étrangers à l'émeute qui cristallisa les mécontentements à l'issue de la représentation houleuse de La Muette de Portici, au théâtre de la Monnaie, le 25 août 1830.  Dans certains groupes on cria : « Imitons les Parisiens ». Nous ne développerons pas ici ces manifestations tournant à l'insurrection, dont Henri Pirenne a pu dire: « L'incapacité et la lâcheté des chefs de troupe a permis le succès d'une échauffourée qu'il eût suffi d’un peu d’énergie pour écraser”.

 Le mouvement n’eut aucun chef au début, mais certains agents cherchèrent, comme il était naturel, à le canaliser au profit de la France. Le drapeau français fut déployé à l'hôtel de ville, mais des patriotes clairvoyants le remplacèrent aussitôt par les couleurs des États belgiques, nées de la révolution brabançonne. Il était temps, car, à l'étranger, l'exemple tout chaud encore des journées de Juillet à Paris, une suspicion tenace à l' égard de la France accentuaient la (p.192) méfiance et l'hostilité inspirée par les événements de Bruxelles et de Liège.

Jusqu'au 11 septembre, des représentants de la bourgeoisie prirent la direction des événements et traduisirent leur hostilité aux étrangers en exigeant leur inscription sur les registres avant le 20 du mois. Conservateurs par nature, ils freinaient la démocratisation du mouvement. Mais des éléments plus dynamiques constituèrent un parti : Gendebien, Van de Weyer, le Liégeois Charles Rogier, à côté de Français: Lamarche, Mellinet, ancien officier, Niellon, Chazal, fils d'un ancien conventionnel, le chanteur Jenneval, sans compter le Prussien Stildorf. Ces Français allaient devenir les agents actifs de la Révolution, mais d'une révolution belge, avec le concours des ardents Liégeois, oublieux de leur particularisme ancestral. On s'achemina ainsi vers les événements des 23, 24 et 25 septembre à Bruxelles, qui virent l’échec des troupes hollandaises et leur repli sur Anvers. Après cette première victoire, le gouvernement provisoire constitua des colonnes mobiles placées sous les ordres de deux Français, Mellinet comme général-major et Niellon comme colonel. Agissant l'un et l’autre avec habileté et souplesse, ils réussirent en quelques jours à refouler les Hollandais et à pénétrer dans la ville d' Anvers le 26 octobre, à la tête d'unités de partisans de plus en en plus individualistes et de plus en plus convaincus de leur supériorité foncière sur leur adversaire.  Ces événements militaires n'intéressent pas directement notre sujet, mais l'état d'esprit des combattants de septembre aura une influence certaine sur les relations ultérieures avec la France.

La Révolution belge devait évidemment avoir des répercussions européennes ; elle détruisait l'oeuvre du traité de Vienne, qui avait voulu construire une barrière puissante,  le royaume des Pays-Bas, contre les ambitions françaises.  Le plus hostile parmi les partisans de ce traité fut le tsar Nicolas, convaincu déjà d'avoir fait aux idées révolutionnaires une concession excessive en reconnaissant le roi Louis-Philippe, héritier, selon lui, des traditions de la révolution de 1789, et résolu à étouffer le mouvement belge.  Il y poussait le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume, qui n’éprouvait aucun désir belliqueux. L' Autriche connaissait de date les velléités d'indépendance des Belges et ses regrets étaient plutôt platoniques. L' Angleterre aurait dû être la plus directement intéressée au maintien du royaume des Pays-Bas, dont Wellington avait été le maître (p.193) d'oeuvre ; elle se trouvait donc confrontée à la France de Louis-Philippe. Ce dernier ne désirait nullement se mettre l'Europe à dos par une attitude tranchante, mais il tendait pourtant à retirer des avantages politiques de la situation nouvelle en Belgique, ou, tout au moins, de ne pas les abandonner aux autres. Il obtint de la Prusse un accord tacite sur le principe de la non-intervention, qui reçut aussi l'appui du parti whig en Angleterre, de tendance libérale. La situation du roi des Français était délicate, car les républicains de Paris réclamaient l'annexion pure et simple de la Belgique à la France. L'inusable Talleyrand, devenu le 25 septembre 1830 ambassadeur de France à Londres, chercha un compromis acceptable entre les tendances à l' ancienne théorie de la monarchie de droit divin (Autriche, Prusse, Russie) et des idées plus pragmatiques en ce domaine (Angleterre, France).

 Voyons la marche des événements. Le gouvernement provisoire belge, créé le 25 septembre, convoque pour le 10 novembre un Congrès national, processus démocratique. Dans les premiers jours d'octobre, le roi Guillaume réclame l'intervention armée de l' Angleterre, de l'Autriche, de la Prusse et de la Russie. Le Premier ministre Wellington, son ministre des affaires étrangères lord Aberdeen et l'ambassadeur Talleyrand se mettent d'accord sur le principe de la réunion d'une conférence européenne, ce qui constitue déjà en fait une reconnaissance implicite du fait belge. Le gouvernement anglais annonce cette conférence, le 17 octobre, pour le 4 novembre. Il propose, pour cette même date, au roi des Pays-Bas et aux « insurgés » belges une suspension des hostilités.

Exigeant un engagement des deux parties, cette intervention préparait à la fois un droit à l'arbitrage et la possibilité d'une mesure de coercition militaire. L'offre de suspension des armes, décidée le 15 novembre, renouvelée le 21 , fut acceptée finalement par La Haye, le 26. Mais à cette date le Congrès national belge s'était réuni, avait proclamé, le 18, l'indépendance de la Belgique, adopté la monarchie comme forme de gouvernement, le 22 ; proclamé l'exclusion perpétuelle de la maison d'Orange, le 25. La suspension d'armes intervint donc dans une atmosphère plutôt orageuse ; si le royaume des Pays-Bas l'accepta, ce fut pour gagner du temps. Pris de court par les événements, il se mit à renforcer méthodiquement son armée. La situation s'aggrava aussi sur le plan extérieur; la Russie était sur le point d'intervenir lorsque l'explosion violente de la révolution en Pologne, le 29 novembre, gêna fortement les trois (p.195) puissances copartageantes, Russie, Autriche et Prusse, et les tint un peu à l'écart de la conférence de Londres, dont les débats furent dès lors dominés par l' Angleterre et la France.

La Belgique se préparait aussi à la lutte, mais sans esprit de suite, en lésinant sur les crédits, en accordant une confiance aveugle à la valeur des volontaires et de la garde civique, dans un climat belliciste qu'on a peine à s'imaginer dans la Belgique actuelle. Les négociations de Londres allèrent bon train. Le protocole du 20 décembre 1830, signé après une opposition acharnée de la Russie, admit le principe de l'indépendance de la Belgique, en l'assortissant d'une neutralité perpétuelle. Talleyrand devait en dire: «Les treize forteresses de la Belgique à l' aide desquelles on menaçait sans cesse notre frontière nord tombent, pour ainsi dire, à la suite de cette résolution ». Les « bases de séparation » des 20 et 27 janvier 1831 stipulaient la neutralité imposée et sans dérogation, avec garantie (donc aussi droit d'intervention) des puissances ; adoption de la ligne séparant les provinces du nord et du sud en 1790, laissant aux Pays-Bas la Flandre zélandaise et l'embouchure de l'Escaut qui, du reste, avaient appartenu de tout temps aux Pays-Bas septentrionaux, plus d'anciennes enclaves hollandaises dans le Limbourg et le Luxembourg ; elles limitaient la liberté de navigation des Belges sur l'Escaut.

Le royaume des Pays-Bas accepta ces « bases »; la Belgique les rejeta, bien qu'elle ne possédât pas les moyens de cette politique d'obstination. La France avait renoncé à toute idée d'intervention dans ses affaires, car il était clair que les autres puissances lui refuseraient de reprendre pied, sous une forme quelconque, en Belgique.

Celle-ci devait se trouver un roi. On avait songé à Charles d' Autriche, au prince Léopold de Saxe-Cobourg (déjà), mais les deux candidats les plus notoires étaient le duc de Nemours (âgé de seize ans), fils de Louis-Philippe, donc suspect à l' Angleterre, et le duc de Leuchtenberg (vingt ans), fils d'Eugène de Beauharnais, donc suspect à la France. Pour éviter l'élection de ce dernier, le gouvernement français laissa croire qu'il accepterait celle du duc de Nemours, mais, lorsque le Congrès, ainsi induit en erreur, choisit ce dernier le 3 février 1831 , Louis-Philippe refusa cette couronne pour son fils.

(p.200) ..., en 1833, sur un total de deux mille quatre cent sept officiers il n'y avait que cent quarante-huit étrangers, dont cent quatre Français, trente-quatre Polonais et dix Allemands. Ils quittèrent peu à peu une armée inhospitalière ; il n' en restera que vingt-trois en 1837. Mais leur présence suffisait à alimenter la mauvaise humeur des militaires belges, et l'homme d'État Lebeau écrivait en septembre 1840 à un ami anglais : « Je vous dis que l'esprit anti-français est tel dans notre armée que vous allez voir allumer des feux de joie quand les officiers français se retireront du service ». L' année 1835 avait été spécialement virulente à cet égard, par le fait d'une feuille satirique venimeuse, Méphistophélès. Elle le fut à un point tel que les officiers de la garnison de Metz et ceux de villes de la frontière nord, émus par les échos, peut-être exagérés, de cette tension, voulurent aller en corps en Belgique pour les contrôler sur place et protéger leurs compatriotes et collègues. On eut beaucoup de peine à les calmer. On reprochera à bon droit à la Belgique et à son armée une ingratitude foncière envers la France, une véritable xénophobie, bizarrement exprimée dans la feuille le Lynx: « La France nous aime trop pour que nous puissions l'aimer » . Cette phrase remet du reste les choses dans une perspective plus exacte : l'excès d'intérêt que portait la France à la Belgique suscitait la méfiance d'une large partie de l'opinion publique. On n'était pas tellement loin de l'époque révolutionnaire et impériale. Et pourtant la France de Louis-Philippe ne pouvait provoquer aucune inquiétude. L'acceptation résignée du protocole final scellant l'abandon du Limbourg oriental et du Luxembourg oriental avait ramené la paix avec les Pays-Bas (19 avril 1839).

   

(p.204) /1848/

  

... ; les méfiances s'éveillèrent aussitôt dans les milieux politiques belges, qui connaissaient les tendances annexionnistes de ceux qui venaient de conquérir le pouvoir. Lamartine, ministre des affaires étrangères, fournit des assurances apaisantes, mais des forces obscures s'agitaient , en dehors du gouvernement français. Dans l'histoire de la Belgique, les événements de 1848 se ramènent à une échauffourée militaire qui se termina lamentablement pour les militants français. Ces derniers étaient armés de fusils qui ne pouvaient sortir que des arsenaux, grâce notamment à la complicité du commissaire de la république à Lille. Une première bande put s'embarquer dans un train qui, arrivé à Quiévrain, première gare en territoire belge, fut arrêté et encerclé par un bataillon de l'armée régulière (le 2 mars). La tentative fut reprise le 27 mars ; un groupement de mille deux cents hommes, commandé par des polytechniciens, se heurta à une fraction de brigade belge en un lieu-dit qui, dans ces circonstances, a tout l' air d'un « canular » : Risquons-Tout. On n'y risqua pas grand-chose, car une salve de l'infanterie et deux obus à mitraille dispersèrent les assaillants et ruinèrent - provisoirement - les tentatives d'annexion. La conséquence la plus curieuse de ces événements est que l' inquiétude du gouvernement belge fut partagée par le gouvernement hollandais ; que les deux souverains échangèrent des messages amicaux scellant un rapprochement entre les deux pays, naguère encore adversaires. Tous deux avaient fourni un remarquable exemple de stabilité politique dans la tourmente révolutionnaire européenne.

Mais de nouvelles inquiétudes seraient bientôt provoquées par l' accession à la présidence de la IIe République du prince Louis-Napoléon, dont l'ambition personnelle coïncida pendant quelque temps avec les vues des révolutionnaires. Cela changea par le vote de la loi Falloux (16 mars 1850), qui ramenait l'État sous la coupe de l'Église, par le truchement de la réforme de l'enseignement. Or, en 1848, le parlement belge comptait quatre-vingt-cinq libéraux et seulement vingt-trois catholiques. Le gouvernement Frère-Orban, nettement anticlérical, fermait les portes des écoles à l'influence religieuse. Il devait logiquement en résulter un courant de sympathie du clergé belge vers la France, et plus spécialement vers le prince Louis-Napoléon. Le cabinet libéral belge fut dès ce moment l'objet de vives attaques dans la presse officieuse française.

 

(p.206) ... /coup d'État du 2 décembre 1851: accueil de Hugo, de Quinet, .../

 

 Aussitôt les feuilles officieuses de Paris se déchaînèrent contre la presse belge» qui publiait les écrits, souvent violents, de ces émigrés ; contre le gouvernement libéral et les institutions du pays dont, affirmait le Constitutionnel, le maintien entraînerait une guerre des tarifs. Le 22 août 1852, une convention belge consacra le principe de la propriété artistique et littéraire et rendit désormais impossible sans sanction la « contrefaçon » qui sévissait en Belgique. Malgré cette importante concession, la France supprima le 14 septembre le régime de faveur accordé sous Louis-Philippe aux houilles et fontes belges.

 Ce moyen de pression obtint un résultat: le parlement belge vota une loi sur la presse réprimant « l'injure» les attaques méchantes ». La voie fut ainsi rouverte à des négociations qui débouchèrent sur la convention du 27 février 1854 ; elle adoucissait légèrement le protectionnisme de la France à l' égard de la Belgique.Les relations entre les deux pays se détendirent, mais pas pour longtemps. Lorsque le congrès de Paris de 1856, réglant la question d'Orient, après la coûteuse guerre de Crimée, consacra le prestige de Napoléon III, les attaques reprirent contre la Belgique, « où l'on prêchait ouvertement la révolte et l' assassinat » et dont le gouvernement était impuissant à contrôler l'activité des émigrés en 1851.Les représentants de la Prusse et de l' Autriche se joignirent à cette condamnation de la presse subversive, déclarant que la répression de celle-ci était un « besoin européen »» alors que le délégué britannique ne pouvait s'associer à des menaces de coercition contre la presse d'un autre État.

Le ton des feuilles françaises est donné par ces lignes du fougueux Émile de Girardin : « Cest de Bruxelles que partent toutes les provocations, tous les pamphlets, toutes les injures, toutes les calomnies écrites ou imprimées dont la France est parfois inondée...

 C'est à Bruxelles qu'est le refuge de tous les mécontents, de tous les proscrits de l'opinion publique.. C'est de la fausse liberté que celle qui permet à un pays d'être le réceptacle de tous les ennemis de l'ordre, de l'autorité et de la société. »

Interpellé le 7 mai 1856, le ministre belge des affaires étrangères, le comte Vilain XIIII, refusa en termes catégoriques de proposer des amendements à la Constitution qui eussent limité la liberté (p.207) d' expression ; il fut accueilli par « une longue acclamation, un élan indescriptible ».

Les réactions en France nous paraissent être bien résumées dans cet extrait d'un article du Pays : « Il s'agit simplement de savoir si la Belgique doit être plus longtemps un repaire de bêtes fauves qui ont soif du sang des rois et des dépouilles des peuples. » L'orientation politique de la France envers la Belgique se fit plus dangereuse à partir de 1857. En1858, Napoléon III dit à la baronne Bayens, épouse du ministre de Belgique à Paris, en manière de boutade : « La Belgique est une poire mûre qui nous tombera quelque jour dans la bouche. Elle alors de lui répliquer : « Puisse-t -elle alors vous étrangler, Sire .»

C’est à l'occasion des nouvelles mesures de défense de la Belgique que l' intrusion du gouvernement impérial se précisa dans les affaires intérieures belges. Il était question de transformer Anvers en un camp retranché, qui serait le réduit de la Belgique. Déjà, en 1853, l'empereur s'était de la démolition des vieilles places fortifiées d' Ath et de Philippeville servir « qui pouvaient servir de points d'appui à nos armées dans le cas où... je me verrais obligé de pénétrer sur votre territoire.” La presse parisienne entreprit donc en 1858 d'expliquer aux Belges que ces projets d' Anvers étaient « inutiles et dangereux», qu'ils pourraient un jour « faire éclater la foudre sur le pays” (le Constitutionnel) , qu’en décrétant de grands travaux militaires, “un pays appelait sur lui les dangers mêmes qu'il avait en vue de conjurer » (la Patrie). »

En 1859, cette presse se déchaîna, et Girardin écrivit: “La neutralité de la Belgique, nous disait-on, est un boulevard qui assure la sécurité de la france. On vient de voir ce que valent ce boulevard et cette garantie ». L'Indépendance belge, journal pourtant favorable à la France, y réagit avec vigueur : « Est-ce que nous avons jamais fait partie de la France autrement que par la conquête et imperceptible période de notre histoire.» On ne peut douter que la méfiance régnât dès cette époque dans les milieux politiques belges.

L'année 1860 vit débuter une intense campagne annexionniste, faisant appel à tous les arguments de l'histoire, de la géographie, de la politique, de l'identité de langue (en ignorant, bien entendu, le fait flamand), et surtout du thème des frontières naturelles. (p.208) La  presse française prôna une « rectification de frontière » qui serait ratifiée par « le consentement populaire ». Le gouvernement impérial opposa un démenti à ces revendications, le 31 mai 1860. Le roi Léopold 1er avait prévu ces sautes d'humeur. Il écrivait le 4 février 1859 à sa nièce, la reine Victoria : « Les cieux seuls savent à quelle danse notre empereur Napoléon, troisième du nom, nous conduira... Pour nous, pauvres gens qui nous trouvons aux premières loges, ces incertitudes sont bien peu agréables. »

 En 1860, l'autoritarisme impérial commença à se libéraliser quelque peu : les grandes guerres de Crimée et d'Italie avaient pris fin et assis le prestige de Napoléon III. Il allait y substituer les intrigues diplomatiques, les négociations secrètes et les marchandages fondés sur la théorie des frontières naturelles. C’est-à-dire, au premier chef, le Rhin et les provinces rhénanes où s'exerça une vive propagande française. En juin 1860 l'empereur rencontra à Bade le prince-régent de Prusse et plusieurs souverains allemands ; il y parla de la Belgique, et le régent lui rétorqua que ce pays était l' avant-garde de la Prusse (tout comme elle l'était de la France); « qui toucherait à la Belgique toucherait à la Prusse ».

La hargne officielle à l'égard de la Belgique était partagée par nombre de proscrits du coup d'État de 1851, réfugiés dans ce pays.  L'un des plus connus, le théoricien socialiste Proudhon, écrivit à Nopoléon III : « Osez, Sire, et cette France teutonique est à vous.  La Belgique vous attend. » Et de fait, une partie de la presse catholique belge décernait des éloges à l' empereur ; le comte de Montalembert, fervent catholique, mais libéral convaincu, reprochait à ces journalistes « de se montrer empressés à devenir ses sujets. »

En 1863, le gouvernement impérial suggéra à l'Autriche un curieux marchandage : l’Autriche accepterait la création d'un royaume de Pologne, céderait la Vénétie à l'Italie et recevrait en compensation la région du bas Danube. La Prusse absorberait le Hanovre et d'autres États allemands, mais elle abandonnerait la rive gauche du Rhin, constituée en royaume pour la dynastie belge. La Belgique serait partagée entre France et Hollande.

La Belgique ne restait pas indifférente à cette agitation. Le professeur Trasenster, de l'université de Liège, y consacra un livre: La Belgique et l'Europe, ou la frontière du Rhin ; des journaux rappelèrent les fâcheux souvenirs de la domination française ; on annonça (p.209) la création d'une association patriotique, les Ruwaerts, se donnant comme mission de « signaler à temps au pays les dangers dont il est menacé et de stimuler le patriotisme des masses. » En France, le régime procédait à la mise en condition de l'Opinion publique. En 1864, l'Académie française couronna un ouvrage,  les Frontières de la France, salué avec enthousiasme ; cet ouvrage critiquait la création d'une Belgique indépendante, voyait dans le roi des Belges une sorte de « préfet anglais», dans le camp retranché d' Anvers « une citadelle de la Coalition »; dans la neutralité belge, « une chose chimérique et impossible »; dans les frontières naturelles de la France « le gage de la paix du monde».

Lorsque les élections anticipées de 1864 ne laissèrent au parti libéral, jusqu'alors tout-puissant en Belgique, que deux voix de majorité, l'étranger se demanda si la nationalité belge pourrait résister à la tempête entre les partis. Or Léopold II succéda à son père -mort le 10 décembre 1865 - sans rencontrer une réelle difficulté.

La Prusse venait d'opérer une rentrée à grand fracas sur la scène européenne par la guerre des Duchés contre le Danemark, en 1864, et avait acquis le Schleswig et le Holstein. Napoléon III estima avoir droit à une compensation. Il laisserait les mains libres à la Prusse à la condition que celle-ci, d' accord avec la Russie, favorisât les vues de Napoléon III en Italie et donnât à la France une compensation du côté du Palatinat. Ce fut l'objet d'une entrevue entre l'empereur et le chancelier von Bismarck, à Biarritz. Ce dernier continua sur sa lancée, et ce fut l'étonnante victoire de Sadowa sur l'Autriche, en 1866. La surprise fut grande pour l'empereur, qui croyait en un conflit prolongé et indécis, en la nécessité d'un arbitrage de la France, assorti d'un honnête courtage.

Pendant que les préliminaires de paix se discutaient, sans elle, à Nikolsburg, la France réclama « des compensations propres à accroître sa force défensive », c'est-à-dire, en clair, la rive gauche du Rhin. Bismarck y opposa un refus fort net, le 7 août 1866. Napoléon fit alors adresser à son ministre à Berlin, Benedetti, des instructions formelles: « Demander à la Prusse un traité « ostensible » attribuant à la France, au minimum, le Luxembourg ; un traité secret valant alliance offensive et défensive; la faculté pour la France de s’annexer la Belgique au moment jugé opportun ; la promesse par la Prusse d'appuyer cette politique, même par les armes. »

Benedetti rédigea donc un projet de convention dans ce sens et (p.209) commit la maladresse de le laisser entre les mains de Bismarck, sur la demande de ce dernier.

Tout ceci resta évidemment secret, mais les alarmes de la presse belge, sinon d'une opinion publique plutôt endormie, étaient ravivées périodiquement. Ce fut encore le cas en septembre 1866, avec une circulaire du cabinet des Tuileries donnant forme officielle à la théorie des « grandes agglomérations», à l'impossibilité de survie des États secondaires, à l'affirmation de la thèse des frontières naturelles. Les journaux français redevinrent agressifs.

La voix d'un poète se mêlait curieusement à ces attaques. En 1866, Charles Baudelaire, alors âgé de quarante-cinq ans, aigri par l'échec de ses conférences en Belgique, par l'incompréhension d'un public encore « béotien », et miné par une maladie qui précipitait ses crises, publia des poèmes injurieux pour tout et pour tous, y compris pour les souverains belges. Il les réunit un peu plus tard sous un titre suggestif : Amenitas Belgicae. Extrayons-en cette épitaphe, où l'on cherche en vain l'auteur des Fleurs du  Mal.

On me demande une épitaphe Pour la Belgique morte. En vain.Je creuse, et je rue, et je piaffe.Je ne trouve qu'un mot : Enfin.

Des historiens récents veulent voir en Napoléon III un esprit pénétrant et quelque peu prophétique dans le sens européen ; il est possible qu'il ait vu clair dans les affaires du Moyen-Orient et d' Algérie, mais ses vues « européennes » coïncidaient avec le vieux rêve d'expansion territoriale. Napoléon III, de caractère obstiné, ne l'abandonna jamais.

 La presse officieuse parisienne continua son oeuvre de mise en condition de l'opinion publique. Une occasion se présenta alors d' arrondir de façon pacifique et politiquement indiscutable le territoire français, non pas en Belgique, mais dans le grand-duché de Luxembourg. Rappelons que ce dernier avait été concédé par les traités de 1839 au roi des Pays-Bas, mais à titre personnel, et non pas comme une province relevant du royaume. La Confédération germanique y entretenait une garnison dans la citadelle de Luxembourg. Or le roi des Pays-Bas se trouvait en mal d'argent, et, fort habilement, le gouvernement impérial lui offrit de lui acheter le grand-duché, comme on acquiert une propriété privée.  Dès que ce projet fut connu - car il ne pouvait évidemment rester secret - , le gouvernement belge conçut de nouvelles craintes, (p.211) car, comme le dira plus tard l'ambassadeur Benedetti : « Une fois à Luxembourg on serait sur le chemin de Bruxelles ; nous y arriverions plus vite en passant par là. » Le journal officieux français le Pays du 24 mars publia froidement un article intitulé : «L'annexion de la Belgique », où il était affirmé que tous les Belges, sauf cent mille électeurs censitaires, attendaient avec joie leur réunion à la France. 

Le roi Guillaume III, qui avait besoin d'argent, fut alléché par cette offre, mais hésita par crainte de la Prusse. Devant la levée de boucliers il estima prudent de sonder les intentions de Bismarck. Ce dernier, qui voulait amener Napoléon III à se compromettre ouvertement, se montra favorable au projet, dont la rédaction fut achevée fin mars 1867. Lorsque le gouvernement français eut annoncé ce grand succès diplomatique, Bismarck recourut à une manoeuvre qui deviendrait classique par la suite : il se fit interpeller au Reichstag par M. von Bennigsen, qui se fit le potte-parole de l'indignation allemande. Bismarck y répondit que la question ne pourrait être réglée sans l'assentiment des puissances signataires des traités de 1839. 

Le roi des Pays-Bas renonça à l'affaire. La Belgique entra alors en scène, car certains hommes d'État, nostalgiques de 1831, notamment Charles Rogier, alors ministre des affaires étrangères, crurent le moment favorable pour la récupération du grand-duché.  Cette politique pouvait provoquer de nouvelles complications avec le régime impérial.  

À la mi-avril, l'Autriche suggéra la cession du Luxembourg à la Belgique, contre celle à la France des cantons compris dans les frontières françaises de 1814, soit cent cinquante mille habitants. La Belgique repoussa l'idée d'une telle transaction, mais en retint la possibilité d'un rachat. Finalement, le souci de ne pas pousser à bout le nationalisme allemand (car le grand-duché faisait alors partie du Zollverein), et celui de ne pas trop irriter Napoléon III, de ne pas se brouiller avec le roi des Pays-Bas, de ne pas rouvrir les traités de 1839, fit renoncer à un projet qui n'intéressait guère les Grands-Ducaux, premiers concernés. L' Autriche intervint une fois encore, et ses propositions provoquèrent la réunion d'une conférence à Londres, le 7 mai; elle associait les États signataires des traités de 1839. La Belgique n'y montra pas beaucoup de fermeté, ligotée par son statut de neutralité. Elle n'eût accepté le grand-duché qu'offert par toutes les puissances. Il n'en était pas question. Le 11 (p.212) mars 1867, le traité de Londres régla le problème. Le Luxembourg serait érigé en un grand-duché indépendant et neutre, sous la garantie des puissances signataires; la Prusse évacuerait le territoire, et la forteresse de Luxembourg serait démantelée.

 Il restait à la France un moyen d'opérer une mainmise détournée et partielle sur le grand-duché. Le 21 janvier 1868, la Compagnie (française) des chemins de fer de l'Est signa une convention par laquelle elle prenait à son compte pour une durée de quarante-cinq ans l'exploitation des chemins de fer concédés à la société grand-ducale Guillaume-Luxembourg, tant dans le grand-duché qu'en territoire belge. Le gouvernement grand-ducal avait été tenu à l'écart de ces négociations, alors que l'État français accordait sa garantie assortie de son droit de contrôle, à la Compagnie de l'Est. Or la Compagnie Guillaume-Luxembourg avait concédé à deux sociétés belges (avec capitaux anglais) deux réseaux importants : à la Grande Compagnie du Luxembourg (belge), la ligne Pepinster, Spa, Stavelot, Gouvy, Luxembourg; à la Compagnie du Liégeois-Luxembourg, la ligne Liège, Tongres, Hasselt, vers la Hollande. De plus le Grand-Luxembourg exploitait la ligne axiale Luxembourg, Marloie, Namur, Bruxelles, et la ligne Marloie-Liège.

La Compagnie de l'Est ne tarda pas à revendiquer la prise en charge de cet important réseau en territoire belge. Les négociations pour le rachat aboutirent en janvier 1869, avec extension de la garantie de l'État français, au territoire belge. Le gouvernement belge comprit le danger, à la fois économique et stratégique ; il agit avec décision. La Chambre adopta par soixante et une voix contre seize et deux abstentions un projet de loi affirmant que les chemins de fer appartiennent au domaine public national et ne peuvent être concédés à des intérêts privés étrangers. La presse française entra une fois de plus en action, accusant la Belgique d'une entente avec la Prusse. Napoléon III écrivit à son ministre de la Guerre : « Dans le cas présent, si une guerre avait lieu avec la Belgique, l'Allemagne n' aurait aucun droit de s' en mêler. Et si elle s'en mêlait, c'est elle qui serait le provocateur. » En réponse à cette campagne d'intimidation, l'opposition catholique du sénat belge joignit ses voix à celles du parti libéral au pouvoir pour voter à l'unanimité moins sept abstentions la loi du 23 février 1869.Le Premier ministre belge Frère-Orban se rendit néanmoins à Paris pour y négocier des questions économiques, et l' empereur en (p.213) profita pour lui suggérer une union politique entre France et Belgique. Ce fut un nouvel échec, avec l'appui de Londres au gouvernement belge.

   

La neutralité à toute épreuve

  

Il ne peut être question de refaire ici, même en bref, le procès des responsabilités, lointaines ou immédiates, des deux adversaires dans la guerre de 1870. Il semble clair que Napoléon III était ulcéré par ses échecs diplomatiques et manoeuvré par un entourage partisan d'une grande explication ; que Bismarck voulait, lui aussi, une guerre destinée à consolider les États allemands et à leur faire accepter la prédominance de la Prusse. La France se trouva isolée, et la Prusse bénéficia de la neutralité bienveillante de la Russie, comme de l'Angleterre, et de la passivité de l' Autriche.  

Le gouvernement impérial déclara la guerre le 17 juillet 1870. Le 25 juillet, le Times publia le projet de traité secret remis imprudemment par Benedetti à Bismarck, en 1866. Ce projet d'annexion de la Belgique produisit l'effet d'une bombe. L' Angleterre intervint avec énergie pour obtenir des deux belligérants le respect de la neutralité belge. Elle proposa aussi aux pays neutres de s'engager à le rester pendant toute la durée des hostilités. 

Quel avait été le rôle de la Belgique? Alors que la France et la Prusse se dressaient l'une contre l'autre, à cause de la candidature d'un Hohenzollern au trône d'Espagne devenu vacant, le comte de Flandre, Philippe, beau-frère de ce candidat, et le roi Léopold II étaient intervenus discrètement pour l'en dissuader. Trop discrètement sans doute, puisque certains journalistes français, et notamment Cassagnac, avaient attaqué une fois de plus le roi des Belges, en l'accusant d'être à l'origine de l'intrigue. Et Emile de Girardin voyait déjà dans la victoire par les armes le moyen pour la France de retrouver ses « frontières naturelles ».

 L'évolution des événements eut une influence sur le comportement de l'armée belge. Elle fut mobilisée dès le 15 juillet, à un moment fâcheux de la vie politique du pays, car il y eut en trois mois deux élections législatives et un changement de gouvernement. Cette armée prit tout d'abord une position centrale qui répondait à l'incertitude au sujet de l'agresseur éventuel. Il fallait passer des trente-sept mille quatre cent soixante-seize hommes du pied de paix à quatre-vingt-dix-neuf mille deux cent quatre-vingt-trois (p.214) hommes ; de deux mille neuf cent trente-cinq officiers à trois mille quatre cent six ; on constata un déchet de trente et un pour cent. Une armée dite d'« observation ", forte de deux corps d'armée, cinq divisions d'infanterie, quatre brigades de cavalerie, une réserve d'artillerie ; une armée dite « d' Anvers » (vingt-sept mille hommes) et les garnisons des places de sûreté (Termonde, Gand, Diest, Liège, Namur) constituèrent les « forces » belges.

L' armée d' observation envoya des détachements du génie pour préparer des destructions (quinze à la frontière sud, quatre à la frontière est, deux à la frontière nord: notons la disproportion).Des régiments d' avant-garde furent installés à Charleroi, Namur et Liège, le gros étant déployé sur une ligne Wavre, Waremme, Saint-Trond. L'inquiétude s'apaisa lorsque les opérations se déroulèrent en Lorraine, mais l'arrivée au pouvoir du général comte de Palikao la réveilla. Le 22 août la guerre se déplaça vers les Ardennes françaises et le dispositif belge fut poussé plus au sud, sur la Sambre, sur une ligne Paliseul, Saint-Hubert, Marche, Ciney, dans les Ardennes belges, et sur la Meuse entre Namur et Liège. 

Le danger se précisa le 31 août ; les troupes belges se déployèrent à proximité de la frontière, sur un alignement Beauraing, Gedinne, Florenville, Arlon, et, dans l'Entre-Sambre-et-Meuse, entre Philippeville et la rivière Eau-Blanche. Elles avaient pour consigne de respecter scrupuleusement les règles de la neutralité : accueillir et secourir les réfugiés fuyant les représailles prussiennes; désarmer les bandes de francs-tireurs ; barrer le passage à un corps de troupe organisé ; exiger son retrait volontaire ou lui faire déposer les armes et l'interner; s'il était poursuivi, s'interposer entre les belligérants, repousser par la force ceux qui ne voudraient pas se retirer. Si un conflit éclatait entre les Belges et l'un des belligérants, l' autre ne pourrait intervenir que si les premiers étaient impuissants à faire eux-mêmes respecter leurs droits. De telles instructions, fort nuancées, exigeaient des exécutants diplomatie et sang-froid. 

Par bonheur, tout se passa sans incident marquant, sauf la pénétration, à Pussemange, d'un détachement de cuirassiers français, sans autre suite qu'une protestation diplomatique de Bruxelles. Les deux adversaires reconnurent du reste « la correction et la rigidité » du service chez les Belges.  

La Belgique accueillit et interna des milliers de soldats français, (p.215) secourus par des âmes charitables, qui les gâtèrent au point de provoquer l'amertume des soldats belges, si dédaignés dans leur propre pays. Les officiers restèrent prisonniers sur parole.  Les blessés, français et prussiens, furent soignés dans infirmeries improvisées, notamment au château royal  de Ciergnon.

 Il y eut aussi les réfugiés venant des départements envahis; d'autres, par un renversement des choses, remplacèrent les proscrits du Second Empire par les dignitaires impériaux, parmi lesquels Cassagnac, auteur de tant de textes injurieux pour la Belgique. Quelques Parisiens fuirent la ville assiégée pour vivre confortablement dans un où ils manifestèrent un chauvinisme arrogant. 

Une fois de plus, la Belgique, de tolérance, vit se manifester, sans pouvoir y mettre des intrigues bonapartistes, des attaques contre l’Allemagne, des campagnes en faveur de la maison d'Orléans. La presse belge se divisa et la véritable neutralité y fut moins bien représentée que les partisans de la Prusse et surtout ceux de la France. La neutralité était décidément fort malaisée dans la pratique de tous les jours, et les journaux allemands s'en prirent avec véhémence aux Belges pour leurs sympathies affichées envers la France, sympathies assez curieuses au demeurant si l' on songe aux inquiétudes provoquées par le régime impérial.

L' armistice, conclu le 29 janvier un réel soulagement au roi Léopold II, inquiet de l’attitude triomphante de Bismarck et de l'affirmation d’un pangermanisme naissant.   Sur le plan militaire, l' évolution permis de dissoudre l'armée d'observation, dès 1870. Lorsque les hostilités se déroulèrent dans la région de la Somme, le commandement belge étendit la surveillance de la frontière jusqu'à Tournai. Il réunit en décembre un corps de troupe à Courtrai. L' armée fut remise sur le pied de paix, le mars 1871. La crise était terminée.

   

(p.216) CHAPITRE XXIX Le difficile équilibre de la neutralité

  

Avec l'avènement de la IIIe République succédant au Second Empire, tout danger d'impérialisme disparut au sud, et, si une menace allemande était potentiellement possible, elle ne s' affirmait pas encore. Il semble donc que la Belgique pût alors enfin connaître un climat de totale sécurité en restant attachée au statut de neutralité imposée et garantie par les traités de 1839, qui lui avait épargné les vicissitudes de la guerre en 1870-1871. Cest précisément là que se situe le cause de l'impréparation militaire du pays lorsque surgira la crise. Le moment nous semble venu de préciser en quelques lignes les tendances caractérielles du Belge moyen, vues par deux hommes d'État belges, le libéral Paul Hymans et le catholique Carton de Wiart. Il est « réaliste et positif, peu facile à émouvoir, se défiant de l' enthousiasme (donc aussi du chauvinisme), par prudence, froideur de tempérament, par lenteur d'esprit, par crainte du ridicule », mais « robuste, capable d'effort, énergique dans l'action». Il est aussi individualiste à l' excès ; son sentiment national est tiède, donnant une impression d'indifférence, « non seulement dans la masse de l'opinion », estime Carton de Wiart, «mais même dans les élites sociales, pour les leçons de notre histoire ». Un « respect humain » mal compris réduisait le patriotisme belge à de timides déclarations officielles pour cérémonies ou anniversaires publics ».

Ces jugements devront être révisés par la suite, mais ils sont exacts à l'époque considérée; il est peu agréable de le constater, d'autant plus que cette passivité de l'opinion publique provoquait chez nos grands voisins du dédain et de la méfiance. 

Cette opinion  (p.217) aurait dû être alertée par la montée des périls extérieurs, que jalonnèrent plusieurs incidents graves . Tanger en 1905 , Bosnie-Herzégovine en 1908, Agadir en 1911. Mais l'antimilitarisme foncier de la grande majorité de l'électorat censitaire y restera sourd jusqu'en 1909, malgré les efforts inlassables d'un souverain lucide, Léopold II.

La Belgique vit et prospère en vase clos, et c'est presque contre elle tout d' abord, à tout le moins sans elle, que Léopold II tentera puis réussira la grande aventure congolaise. Citons-en brièvement les phases. 

1876 : réunion à Bruxelles, à l'initiative du roi des Belges, d'une « Conférence géographique internationale » ; création d'une « Association internationale africaine pour l'exploration de l' Afrique centrale et la répression de la traite des Noirs ». Léopold II s'acquiert les services de l' Anglais Stanley, non écouté dans son pays, et dont les explorations célèbres du fleuve Congo coïncident avec celles de l'Italien Savorgnan de Brazza pour la France, en Afrique équatoriale, jusqu'au même fleuve Congo. 

1882. Léopold II crée l'Association internationale du Congo; il se heurte à l'opposition du Portugal, qui revendique ses droits historiques sur l'embouchure du fleuve ; de l'Angleterre, dépitée d'avoir manqué une aussi belle occasion coloniale; mais aussi de la France, qui conteste, sur le plan juridique, les contrats signés par Stanley avec les chefs indigènes.

 Il faudra toute l'habileté du roi, exploitant ces divergences de vues, pour faire reconnaître par la conférence de Berlin (1885) un État indépendant du Congo, dont il devient le souverain à titre personnel, en attribuant à la France un droit de préemption sur cet État si le roi venait à y renoncer pour une raison quelconque. La Belgique officielle ne fut pas impliquée dans cette entreprise, à laquelle participèrent des capitaux privés et des officiers, des sous-officiers et des civils techniciens recrutés par volontariat en Belgique et dans d'autres pays, surtout scandinaves. Il n'en resta pas moins une suspicion venant s'ajouter aux autres. Lorsque le lieutenant général Brialmont, éminent ingénieur militaire, de réputation européenne, fit campagne pour fortifier Namur et Liège, la presse française y vit une connivence de la Belgique avec l'Allemagne, et la presse allemande réagit de même lorsqu'il fut décidé que ces nouveaux forts seraient partiellement armés de canons français. On peut comprendre qu'une certaine méfiance ait régné dans les sphères (p.218)  gouvernementales françaises, car on ne pouvait y ignorer l'action du ministre belge à Berlin, le baron Greindl, en poste de 1888 à 1912. Habile négociateur, mais admirateur convaincu de l'empire allemand, il était tout disposé à justifier dans ses dépêches les manoeuvres de Guillaume II et celles de la Triple Alliance, à affirmer les intentions pacifiques du Kaiser. Il conserva sa confiance à l'Allemagne jusqu'en 1911, et suggéra alors qu’en cas de conflit, la Belgique choisisse ses alliés ; elle en a le droit absolu et, si elle ne l'a pas, elle doit se l'arroger ». 

 Revenu de Berlin en 1912, le baron Greindl resta un conseiller influent des autorités dirigeantes. Ajoutons-y que le ministre de France à Bruxelles, Klobukowski, ne recevait pas les mêmes égards que son collègue allemand ; il était tenu quelque peu à l'écart de la haute société, pour des raisons personnelles sans doute, mais qui nuisaient aux bonnes relations entre la France et la Belgique.

On constate à cette époque un net «clivage » entre les sympathies pro-françaises et pro-allemandes. À partir de 1905, l’Allemagne était devenue le principal partenaire commercial de la Belgique ; son emprise sur la vie économique belge était accentuée à un point tel qu'il existait une implantation de cinquante-sept mille ressortissants germaniques, avec tout ce qu'elle suppose d'organisation, surtout à Anvers. Ils avaient acquis les sympathies des milieux commerciaux et scientifiques, des éléments conservateurs de la noblesse, comme aussi des militants du flamingantisme, sans toutefois qu’il y eût coordination entre ces derniers et le pangermanisme.Tous ceux qu'effrayaient certaines tendances en France : l'indifférentisme en matière religieuse, les soubresauts de la IIIe République, le boulangisme (1887- 1889), le scandale de Panama (1889-1890), l' affaire Dreyfus (1894- 1899), la séparation de l'Église et de l'État, penchaient vers l'Allemagne, considérée comme une nation chrétienne et pacifiste ». On ne pourrait mieux résumer la situation que par cette réflexion du roi Léopold II à Bülow. «Toute la Belgique est sous l'influence de la civilisation française..., mais les Belges sont beaucoup trop froids et trop raisonnables pour que cela influe sur leur politique ; ils ont plus de confiance dans l'Allemagne que dans la France. La peur d'être envahis et avalés par la France est ancienne, répandue partout, et accrue encore dans ce pays très (p.219) catholique par les tendances anticléricales de la République française. » 

Néanmoins, l'influence française restait grande, non seulement dans le domaine de la culture, mais aussi dans les milieux de la bourgeoisie urbaine, dans les classes moyennes et ouvrières de la Wallonie, voire même de Bruxelles. Trois des journaux qui «formaient » l'opinion publique : le Soir, le Petit Bleu, et surtout l'Indépendance belge, servaient la cause de l'amitié française. Plaquons sur ces tendances opposées : la neutralité, le sentiment de sécurité né des événements de 1870, l'antimilitarisme latent, le refus de charges militaires trop lourdes et des prestations personnelles sous les armes, et l'on en déduira que l'on ne pouvait faire aux puissants voisins nulle peine, même légère. 

Toute mesure militaire prise par le pays apparaissait aux yeux de l'immense majorité des citoyens comme superflue dans la situation acquise, comme une intolérable marque de suspicion à l'égard de l'une des puissances. Il n'y avait rien dans cette attitude qui pût valoir à la Belgique de l'estime sur ce plan. Le principe même de cette neutralité était discuté. La Revue de l'Infanterie française déclarait en 1891 : « On peut définir la neutralité belge comme une simple expression diplomatique, c'est-à-dire rien au point de vue militaire. » En 1893, la Deutsche Heereszeitung et d'autres journaux allemands, militaires ou civils, tenaient aussi la neutralité belge pour nulle. La France Militaire estimait que « si les forces belges sont inaptes à couvrir les passages de la Meuse, c’est fatalement à un détachement français que devra incomber cette tâche »; la Gazette de Cologne dénonçait « une banqueroute morale », et une revue militaire anglaise s'exprimait avec dédain : « S'ils ne font rien, ils ne peuvent guère attendre de nous d'assumer le fardeau. » On pourrait encore ajouter d'autres textes accusateurs, mérités par l'absence de patriotisme actif d'une opinion belge assoupie dans l'illusion de la neutralité. 

On découvre pourtant ce sentiment national dans l'armée, disgraciée, dédaignée, prolétarisée, tenue à l'écart de la nation. Les « anciens » s' étaient regroupés dans de nombreuses sociétés qu' animait l'esprit d'entraide des pauvres. On les vit, sous l'impulsion du lieutenant général Brialmont, faire campagne en faveur du service personnel, pour une meilleure défense du pays, contre les outrances de la presse anglaise, déchaînée Contre la gestion de l'État indépendant du Congo. Léopold II les soutint moralement, convaincu, (p.220) comme Brialmont, que « le temps perdu dans la préparation des moyens de défense ne se récupère jamais à l'heure du péril ». Ceci fut dit en 1897. Il fallut attendre douze ans encore pour donner au problème militaire un modeste début de solution. 

Lorsqu'une évolution dans ce sens se dessina, des journaux allemands reprochèrent au journal le Soir de rendre, par sa campagne de 1911 . « Sommes-nous prêts?», « un mauvais service à son pays en tenant pour rien le respect de sa neutralité par les puissances »; la Gazette de Cologne affirma que le rapport sur la loi militaire de 1913 se basait exclusivement sur des documents français pour justifier une augmentation de l'armée belge par le service général. D'autres feuilles émirent la même opinion, et aussi le secrétaire d'État aux affaires étrangères, Jagow. Ces reproches allemands faisaient écho aux plaintes françaises provoquées précédemment par un projet de doublement de la voie ferrée Bruxelles-Liège, via Visé, et par les travaux du chemin de fer Malmédy Stavelot, facteurs favorisant une éventuelle pénétration allemande. La Belgique se voyait ainsi ballottée entre les suspicions de ses voisins, qui se révélaient de jour en jour plus aiguës du côté allemand, et pour cause. 

L'acceptation, enfin arrachée au parlement, de la loi du 28 mai 1913 instaurant le service général et permettant une restructuration de l'armée - mais trop tard - fut accueillie par la presse allemande comme le résultat d'une pression de la France et d'une menace d'occupation française. La ténacité du roi Albert et l'intelligente souplesse politique de son Premier ministre, Broqueville, avaient enfin atteint le but ; on avait été sensible aux avertissements qui s'étaient multipliés depuis la crise d' Agadir, en 1911. Mais, en dépit de ces derniers, la Belgique espérait voir respecter son indépendance en s' en tenant rigoureusement aux impératifs de la neutralité. Il se trouvait pourtant des esprits rebelles à cette notion. Une curieuse brochure, signée O'Sax, fut éditée en 1912 sur le thème de la Belgique dans un conflit franco-allemand. L'auteur y prévoyait l'invasion par l' Allemagne, faisait le procès de la neutralité et conseillait à la Belgique de marcher aux côtés de l'agresseur, promis à la victoire. Ce texte ne pouvait rester ignoré des milieux français. L' auteur en était le général de Witte, alors commandant d'une brigade de cavalerie, qui reçut un an plus tard le commandement de la division de cavalerie. Ce seul fait explique la méfiance dont faisaient montre, et le ministre de France Klobukowski, et son attaché militaire, le commandant Génie. Mais la lucide campagne d'un (p.221) autre officier belge, le major Bremer, en faveur de la défense des Ardennes belges, par des corps de partisans militairement organisés, passa inaperçue. 

En rapprochant ces différents faits, et bien d'autres encore, on s'explique plus aisément certaines attitudes. Un romancier militaire français, le capitaine Danrit (alias lieutenant-colonel de réserve Driant), tué glorieusement en 1916 à Verdun, alors député nationaliste et auteur de nombreux ouvrages d'histoire militaire-fiction, consacra plusieurs volumes à la Guerre fatale (entre la France et l' Angleterre, à l'époque de Fachoda), puis à la Guerre de demain, entre la France et l'Allemagne. Dans l'exposé du cadre politique précédant les événements militaires, le rôle de la Belgique était systématiquement tenu pour suspect de complaisance envers l' Allemagne. Or Danrit était lu par beaucoup d'adolescents qui s'y formaient une impression fâcheuse de la Belgique. Si Octave Mirbeau, écrivain réaliste, et féroce, fit entrer l'automobile dans la littérature avec la 628-E8, il accabla dans ce livre la Belgique et ses habitants , de ses sarcasmes.  Par ailleurs de rares économistes s'intéressèrent à un autre volet de la vie nationale belge, son extraordinaire expansion industrielle et commerciale, et la vitalité du port d'Anvers. Le clivage de l'opinion publique belge se manifesta en deux grandes occasions. La visite de l'empereur Guillaume II, en octobre 1910, fut chaleureusement saluée par la presse catholique, mais l'accueil de la population bruxelloise fut manifestement plus réservé. Par contre, le voyage du président Fallières, en mai 1911 , fut l'objet de commentaires déplaisants dans les mêmes journaux. Le Patriote affirma que « Monsieur Fallières n'a à attendre des catholiques qu’une courtoisie parfaite». Par contre, l'accueil de la rue fut enthousiaste. Et la libérale Indépendance belge de noter : « Visite de courtoisie ? Non, mais visite d'amitié, d'affection, de cordial voisinage intellectuel. » Cette situation était embarrassante. La Belgique officielle cherchait à sauvegarder un juste équilibre, en étant ni anti-française, ni anti-allemande. Depuis longtemps, l'Allemagne et la France ne comprenaient plus le statut de neutralité dans sa rigueur et ses obligations ; elles interprétaient suivant leurs intérêts ou leurs craintes propres les manifestations belges à leur égard. À la vérité, et en toute objectivité, il était impossible de prévoir en 1913-1914 quelle serait l'attitude de la Belgique en cas d'agression. Du reste bien peu y croyaient en Belgique, nous l'avons déjà dit. Les milieux politiques français envisageaient cette hypothèse. 

   

/1914/

  (p.228) L' armée de campagne belge termina son repli dans la position fortifiée d' Anvers (P. F.A) dans la soirée du 20 août ; elle y trouva de nombreuses formations « de forteresse » totalisant soixante-cinq mille hommes.

...Le commandement belge ignorait les intentions de l'ennemi, et tout autant l'évolution des événements chez les Français et les Britanniques.  

(p.231) Moins que jamais le haut commandement français ne comprit que l'utilisation d'Anvers comme tête de pont offensive des Alliés eût été une magistrale illustration de ce débordement. Les Allemands étaient bien décidés à lui enlever cette chance. Le bombardement des forts d' Anvers débuta le 28 septembre. L'armée de campagne était condamnée à l'usure par effritement. Le ministre de Broqueville envisageait déjà une évacuation vers la côte belge. Le 30, avec l'accord du roi, le gouvernement notifia aux ministres accrédités de France et de Grande-Bretagne : « Le moment est à prévoir où l'armée, ayant combattu, et combattant toujours seule, arrive au bout de ses forces... Il prie de prendre en considération les services que la Belgique a pu rendre, et dans cette circonstance critique, il demande aide et protection. » 

Que répondit-on à cet appel sans équivoque? « Le gouvernement français n' a guère de troupes à envoyer » ; le gouvernement anglais « envoie trois officiers à Anvers pour discuter la possibilité d'une faible aide immédiate ». Le ler octobre pouttant, le haut commandement français promit l'envoi d'une division, et Londres envisagea le transport de deux mille cinq cents fusiliers marins. 

Le 2 octobre, la première ligne des forts fut perdue par la destruction systématique des forts et des redoutes au moyen d' artillerie de gros calibre (420). Ce jour même M. Klobukowski remit une note du général ]offre conseillant de faire sortir au plus tôt l' armée belge de la P.F . Anvers des forces de recueil françaises, dans les régions de Courtrai, Arras et Douai, et anglaises à Lille. La décision fut prise de continuer la résistance sur la rive nord de la Nèthe. Plusieurs hypothèses restaient possibles, sauf précisément la suggestion française qui, dédaignant superbement les réalités, condamnerait l'armée belge à la destruction. Londres commençait à s'inquiéter des bruits d'abandon de la P.F.A. et attira, le 2 octobre, l' attention de Joffre sur la gravité de cette perte éventuelle, en demandant une coopération francobritannique. Mais le généralissime français estimait un tel envoi de troupes « vain et illusoire ». Du reste le général Kitchener abondait dans le même sens, arguant de l'absence de troupes fraîches. Winston Churchill avait plus de clairvoyance que tous les chefs militaires réunis ; il comprenait la valeur stratégique d' Anvers, mais il savait aussi que désormais le seul espoir serait d'en prolonger la défense, (p.232) sans but bien précis.

   

/de repli en repli/

  

(p.233) Ici encore perce un désaccord profond entre le haut commandement français, ne songeant qu'à renforcer son aile gauche en faisant flèche de tout bois, et le roi Albert, dont le but est de sauver son armée d'un désastre.  Joffre, en effet, demandait que l'armée se retirât rapidement, non sur Bruges et sur Ostende, sa nouvelle base, mais vers la frontière française, ce qui laisserait ouverte la trouée entre la Lys et Dunkerque. Les Britanniques, pour leur part, se préparaient à protéger la région Eekloo, Bruges, Ostende.

   

Que fut la bataille de l’Yser?

 

(p.234) L'armée allait se disposer dans la région Furnes-Dixmude-Nieuport, sa gauche à la mer. 

Le haut commandement français ne recevait donc pas satisfaction quant au repli vers le sud, et pas davantage en ce qui concernait une offensive générale. La note de refus précisait : « L'armée belge est entrée en ligne quinze à vingt jours avant les autres. Elle sort d'un siège et d'une retraite des plus pénibles. » Le général Pau fut relevé de sa mission le 12. Son dernier acte fut la remise d'une de Joffre : le 13, la gauche française allait marcher de La Bassée sur Lille, et les Britanniques sur Courtrai, tandis que le groupement Rawlinson et les forces belges devraient aller à la réunion au nord de la Lys pour envelopper la droite allemande. Une fois de plus, ce plan sous-estimait systématiquement la réalité, malgré les enseignements (p.235) cuisants des semaines précédentes. Les informations recueillies par les services belges, régulièrement transmises aux Alliés, et non moins régulièrement dédaignées par eux, confirmaient et précisaient les transports sur la Dendre, tandis que l'armée de siège de Beseler arrivait à hauteur de Gand. Obéir à la directive de Joffre eût été de l'aberration. Foch le comprit mieux, et suggéra d'occuper une position de couverture Ostende, Thourout, Roulers. Il établit dans la région d'Ypres un groupe de deux divisions d’infanterie. Ainsi l’armée belge sera-t-elle finalement amenée à occuper la médiocre position de l'Yser, et à y résister à fond conformément à la proclamation royale du 13 octobre. On alla même plus loin en préparant une action offensive par trois divisions d’armée et une division de cavalerie dans la région de la forêt d'Houthulst pour le 15. Le 14 au soir, on apprit coup sur coup : l’arrivée de quatre colonnes allemandes sur le front Bruges, Thielt, Waereghem; l’impossibilité de l’offensive britannique ; le repli de Rawlinson sur Ypres ; la situation hasardeuse de la brigade Ronarc’h. L’ordre d'armée (belge) du 15, neuf heures dix, stipulait : « La ligne de l'Yser constitue notre dernière ligne de défense.. et sa conservation est nécessaire pour le développement du plan général des opérations.»  

Telle est la genèse de la bataille de l’Yser. Mais, au fait, que fut cette bataille capitale? . Si l'on en croit le très officiel Bulletin des Armées de la République du 25 novembre 1914, une bataille livrée et gagnée par l'armée française, pendant que l’armée belge « se tournait les pouces » entre Saint-Omer et Calais. Ce mythe s’est perpétué malgré les protestations du roi Albert, malgré l’étude du général français Azan, malgré les travaux historiques les plus sérieux.  Un ouvrage comme Vie et mort des Français, que nous tenons pour remarquable, est silencieux au sujet du rôle réel de l’armée belge, sans grand espoir de renverser des convictions aussi solidement établies et entretenues, indiquons sèchement les phases de cette bataille. 

Le 16 octobre au soir, l'armée belge est déployée le long du fleuve Yser, avec de forts avant-postes à l’est de cet obstacle. 

(p.236) Le 16 octobre, il y a sur l'Yser exactement six mille Français, les premiers rencontrés par les combattants belges depuis le 4 août. Contrairement aux supputations de Foch, les Allemands attaquent violemment les avant-postes dès le 18. Une sortie franco-belge de Dixmude ralentit la poussée du IIIe corps d'armée, mais ces troupes doivent se replier sous la menace de quatre corps d' armée de réserve de nouvelle formation. Sur la tête de pont de Dixmude nous avons calculé que, jour après jour, il y éut un Français en ligne pour trois Belges, tous de courage égal. Le général Grossetti, commandant l'excellente 42e division d'infanterie, se présenta au G.Q.-G.belge le 21 au soir ; ses unités n' atteignirent Nieuport que le 23, pour y subir un échec immédiat, sans pouvoir dépasser la ligne défensive tenue par les Belges depuis le début de la bataille.  Le 26, ce général prend le commandement de tous les éléments français dispersés le long du front Nieuport-Dixmude. Ici encore se précise le dédain du commandement français. Placé à la tête de la 42e D.l, des fusiliers marins, de deux bataillons de tirailleurs sénégalais, du 3e régiment de chasseurs d'Afrique, d'une brigade provisoire de cavalerie et de quelques batteries lourdes, Grossetti doit « assurer à tout prix, avec ou sans l' armée belge, la défense de ce front ». Il précise que les troupes françaises n'ont pas à obéir à des commandants de troupes belges; en cas de demande de concours de ceux-ci, il leur appartiendrait de vérifier la situation « pour décider de leur propre initiative dans les cas qui n'auraient pu être prévus par le commandement français " . Ce texte révélateur est exactement le contre-pied d'une solidarité d' armes.

 Les Français entrent réellement en ligne le 26 octobre, huit jours après le début de la bataille ; celle-ci est presque terminée et les progrès insidieux de l'inondation, décidée et tendue par les Belges, ne tarderont pas à y mettre fin. 

  

(p.237) Après la bataille de l'Yser

  

Bientôt va débuter la funeste stabilisation, et l'on pourrait croire que c'en est fini des malentendus. Certes, il est indéniable que le roi Albert s’est acquis un prestige universel; qu'un préjugé favorable existe au plan sentimental populaire envers les «petits Belges ». Il n'en fut pas de même au niveau le plus élevé des responsables politiques et militaires. Le roi avait éprouvé une certaine amertume au souvenir de ces deux mois et demi de complet isolement, de sa lutte de tous les jours contre des tendances dogmatiques qu'il condamnait. Son premier souci sera d'épargner son armée dans toute la mesure du possible en vue d'une tâche d'intérêt uniquement national : libérer la Belgique. Or, dès le 19 novembre 1914, le général Foch lui propose de répartir les forces belges à raison d'une brigade par division française. Le maréchal French ne tarde pas à exprimer le même désir, au bénéfice des Britanniques. La position du roi est tranchante : l'armée belge doit rester une, maîtresse de ses opérations, maîtresse absolue de son organisation. 

Son étude attentive des opérations sur le front occidental le confirma toujours dans son obstination ; la funeste tactique du « grignotage » le heurta. À l'époque du drame de Verdun, il se refusa à envoyer des divisions belges dans cette fournaise. En décembre 1916, il note . « Les offensives ne réussissent pas, l'expérience en est faite. Je n'entends pas sacrifier mes hommes dans les opérations au succès desquelles je ne crois absolument pas. » Le 9 avril 1918, au moment de l'offensive allemande sur la Lys, il déclinera encore la demande de deux divisions et de toute sa cavalerie pour la 2e armée britannique. Une telle intransigeance ne pouvait que provoquer le vif mécontentement d'un haut commandement qui, lui, n'hésitait jamais à jeter dans la mêlée ce que l'on appela alors « le matériel humain ». Dès 1915, le réalisme foncier et pessimiste du roi avait été en désaccord avec les idées stratégiques des Alliés, ne voyant de succès que dans les offensives frontales. Cette même opposition se retrouve sur le plan politique. La Belgique ne se voulut jamais l'alliée de droit des autres puissances. Le roi, dans la ligne de son serment constitutionnel, ne voulait qu'une chose : rétablir l'intégrité de la Belgique ; obtenir la réparation totale des dommages ; maintenir les droits acquis au Congo: conclure des traités de commerce favorables. « La Belgique ne doit s'inféoder (p.238) à personne.”   

(p.239) On ne peut passer à Stockholm, où figura le secrétaire de la IIe Internationale, roi Albert, qui l'avait reçu en 1917. « Vous avez raison.  Il faut négocier.» La France et la Grande-Bretagne interdirent à leurs socialistes d'y participer, et cette conférence n’eut celui de faire passer Huysmans pendant dix ans pour un homme à la solde de l'Allemagne. Il suffisait en effet, à cette époque, de chercher une issue à cette guerre absurde et terrible pour encourir un tel reproche, ou tout au moins  l’appellation de “défaitiste”. Le roi Albert n'y échappa en rien. Les archives pourraient révéler nombre de heurts entre autorités françaises et belges au cours de ces années sombres.  Le général Galet, conseiller militaire du roi en 1914-1918, voulut donner une suite à son premier ouvrage; elle eût englobé toute la période ultérieure à la bataille de l’Yser.  Elle n’a jamais été éditée, pour éviter de fâcheuses polémiques. 

(p.239) L' armée belge était devenue en 1918 une force superbe de quatorze divisions, bien équipée, relativement épargnée depuis 1915, grâce à la clairvoyance du roi Albert.  Sa participation aux offensives de septembre et octobre 1918 fut massive et décisive, couronnée d'un total succès. En quelques jours, la percée des crêtes des Flandres fut réalisée dans la région de Passchendaele et Langemarck, où les Britanniques avaient échoué en 1917 au prix de pertes considérables. L'exploitation rapide et la pénétration en  profondeur dans les Flandres furent des composantes de la conclusion de l'armistice du 11 novembre.

   

(p.240) Interférences culturelles au cours du XIXe siècle

  

Il est assez surprenant que ce soit un écrivain d’origine française, Hendrik Conscience (1812/1883), qui ait « appris à lire à son peuple » et surtout lui ait donné la fierté d’un passé glorieux de lutte contre les Français, avec ses Kerels de Flandre, son Lion des Flandres, et bien d’autres romans historiques ou romantiques.

 

(p.243) TITRE VI La Belgique souveraine

  

CHAPITRE XXXII Les difficultés de la paix

 

De 1919 à 1936

  

Dès le lendemain de la victoire, les points de vue et les intérêts nationaux s'affrontèrent. Clemenceau reprit à son compte la théorie monarchiste puis jacobine d'une expansion française jusqu'au Rhin, fleuve déjà atteint par la restitution de l'Alsace. L'idéalisme du président Wilson conduisit à un découpage de l'Allemagne et de l'Empire austro-hongrois, germe de conflits dans l'immédiat (Teschen, Memel, Haute-Silésie), ou dans l'avenir (les Sudètes, Dantzig). Lloyd George songeait surtout à se rouvrir le marché économique allemand. Il ne semblait pas que France et Belgique dussent avoir des intérêts divergents. Et pourtant... 

Déçue dans ses aspirations rhénanes, la France, sous l'impulsion de Clémenceau et de Berthelot, secrétaire-général des affaires étrangères, souhaita obtenir la cession du grand-duché de Luxembourg, position stratégique de premier ordre, ou tout au moins, s'il ne (p.244) être annexé territorialement, une union douanière, qui serait éventuellement étendue à la Belgique.  

C' était reprendre la politique de Louis XIV et de Napoléon III. Une partie de l'opinion grand-ducale y était acquise. Le maréchal Foch avait eu l'habileté d'installer à Luxembourg son grand quartier général, et la propagande française s'y exerçait avec vigueur. Mais la grande majorité des Grands-Ducaux restaient attachés à leur indépendance, tout comme à leur nouvelle et jeune souveraine. Un référendum économique, effectué le 22 septembre 1919 , donna soixante mille cent trente-trois suffrages à la France, vingt-deux mille deux cent quarante-deux à la Belgique. Le problème semblait donc résolu en faveur de la première. La France entendait aussi avoir la mainmise sur le réseau ferroviaire grand-ducal, prolongement de celui de l'Alsace-Lorraine. 

Le gouvernement belge fit preuve alors d'une énergique détermination et n'hésita pas à recourir à ce qu'il faut bien qualifier un marchandage. Ou bien régler dans l'intérêt belge la question luxembourgeoise, ou voir différer sine die la politique d'arrangements militaires entre la France et la Belgique. Ce problème avait été abordé le 28 janvier 1920, à une conférence tenue à Ypres, réunissant les plus hautes personnalités des deux pays : pour la France, MM. Poincaré, Mitterand, de Margerie, le maréchal Foch; pour la Belgique le roi Albert, MM. Delacroix, Hymans, le baron de Gaiffier.

 Un désaccord très vif subsista jusqu'au début d'avril. Aucune décision n'eût peut-être été prise si la situation ne s'était subitement aggravée en Allemagne: coup d'État de von Kapp, troubles communistes dans la Ruhr. Fermement opposée à l'augmentation demandée des forces armées allemandes, la France voulut alors élargir la zone d'occupation et prendre de nouveaux gages pour les réparations. Sur ce plan elle se trouvait en communauté d'intérêts avec la Belgique.

A l'envoi, le 20 mars, de troupes allemandes dans la zone démilitarisée, l'armée française répliqua le 6 avril par l'occupation de Francfort, Darmstadt et Duisbourg. Après des hésitations fort compréhensibles, car une telle mesure mécontenterait fatalement la Grande-Bretagne, le gouvernement belge décida d'envoyer un détachement plutôt symbolique. Bruxelles et Paris admirent d'une part, qu'il fallait rendre possible une union économique entre le grand-duché et la Belgique, (p.245) d' autre part que le feu vert serait donné à des conversations militaires dès que le problème luxembourgeois serait en voie de règlement. On a souvent dit que l'accord militaire franco-belge qui en résulta était un acte exclusivement militaire, sans portée politique. Or, dès l'origine des négociations, les plus hautes instances y furent concernées. Le gouvernement français désirait une alliance en bonne forme ; la Belgique n’en voulait pas sans la présence de l' Angleterre, qui s'y refusait. Elle n'envisagea donc qu'un accord, un plan concerté entre les Etats-majors. Millerand finit par y consentir, à la condition qu’il fût approuvé par les gouvernements. 

L'accord militaire défensif fut signé le 7 septembre 1920, par le maréchal Foch et le généra1 Buat, du côté français, par le lieutenant général Maglinse du côté belge. Les deux pays s'engageaient à « maintenir l'occupation des pays rhénans », à en régler l'occupation militaire, à préciser les renforts à y envoyer en cas de menace d'agression. L'accord envisageait une mobilisation partielle des forces dans l'hypothèse d'une « prise d'armes générale en Allemagne ».  On y prévoyait aussi l'étude d'un système de défense coordonné de frontières communes avec l'Allemagne, et des mesures de couverture répondant à l'éventualité d'une évacuation de la Rhénanie. 

(…) En mars 1921 déjà, les Français avaient créé une cinquième tête de pont englobant Duisbourg, Ruhrort, Wesel et Düsseldorf; les Belges participèrent à l'occupation de deux grands ports rhénans. Pour la vaste opération de la Ruhr, les Belges reçurent le contrôle de Sterkrade, Botrop et Gladbach, au total cent soixante mille habitants. On sait que le chancelier Cuno ordonna une résistance passive par le refus de toute collaboration des cadres et des ouvriers. En marge de cette inertie organisée se manifesta une résistance active. On compta en mars 1923 plus de quatre-vingts sabotages et de nombreux incidents. La réplique franco-belge fut dure : réquisition des gares; exploitation des réseaux ferroviaires par le personnel français et belge; régie civile; entraves aux communications avec l'Allemagne non occupée ; saisie des marks ; coupe des bois ; création d'un cordon douanier autour du bassin de la Ruhr ; interdiction de la sortie du charbon, de ses dérivés, des produits métallurgiques ; saisie des stocks. Les attentats, sporadiques jusqu'en 1923, devinrent plus nombreux : en douze mois, vingt soldats français et belges tués, soixante-six blessés. Cette même année vit le spectaculaire effondrement de la monnaie allemande, et le chancelier Stresemann estima que le moment était venu de mettre fin à la résistance passive pour assurer la survie de l'État. L'occupation de la Ruhr devint « invisible ».Cette année 1923 avait vu s'effriter un peu plus encore le bloc allié, par l'accord économique germano-russe de Rapallo, le 16 avril, et par les incidences du mouvement séparatiste rhénan, chaudement appuyé par des groupements nationalistes en France (le comité de la Rive gauche du Rhin), en Belgique (le comité de (…).  

(p.278)Nous avons signalé plus haut que l'équilibre général des forces (p.279) opposées était vicié à la base par une incompréhensible erreur de calcul du haut commandement français dans la répartition de ses divisions. Sur la haute Meuse française et belge une disproportion inusitée (un contre trois et demi), la surprise totale d'une attaque au centre, débouchant de ces Ardennes dédaignées, sur des divisions étirées au-delà de toute possibilité de défense, l’infériorité aérienne, la révélation brutale de l’arme blindée employée en masse expliquent les événements de Sedan, de Monthermé, de Houx, sans qu'il soit nécessaire ni équitable de mettre en cause la valeur des troupes, leur volonté de combattre, et encore moins une quelconque responsabilité de l’armée belge ou de l'armée britannique.

   

(p.284) CHAPITRE XXXV Un grave différend franco-belge

  

La capitulation de l' armée de campagne belge, acte militaire localisé et non pas acte politique engageant la Belgique comme telle - il importe de le souligner - , fut pour le généralissime Weygand, nous l'avons dit plus haut, une douloureuse surprise. Il envoya le 28 mai, dès trois heures quinze, une dépêche au général Champon, chef de la mission militaire française au G.Q.G. belge :« Les gouvernements français et anglais sont d'accord pour que leurs armées sauvent l'honneur du drapeau et se désolidarisent de l'armée belge.» 

La deuxième réaction fut d'ordre politique et passionnel. Dans la nuit du 27 au 28, Paul Reynaud, Premier ministre, convoqua les ministres belges Pierlot, Spaak et Denis qui, comme les autres membres du gouvernement, s'étaient séparés et désolidarisés du roi dès le 25, et avaient abandonné le territoire national. Entouré de Pétain et de Weygand, il leur communiqua la nouvelle de la capitulation et leur dit son intention d'annoncer «à  la France et au monde » cet « acte de félonie ». À huit heures trente, Reynaud fit cette communication qui, en plusieurs points, violait la vérité. Défendant une stratégie indéfendable, une conduite des opérations inexistante dans le chef du haut commandement français, il ajouta :« Or, voici qu'en pleine bataille, sans prévenir le général Blanchard, sans un regard, sans un mot pour les soldats français et anglais qui, à son appel angoissé, étaient venus au secours de son pays, le roi Léopold III de Belgique a mis bas les armes. C’est là un fait sans précédent dans l'histoire. » Il termina cette longue allocution par: «Sur la nouvelle ligne que vient d'établir notre grand chef Weygand, en plein accord avec le maréchal Pétain, sur la Somme et sur (p.285) l'Aisne, nous tiendrons et, parce que nous aurons tenu, nous vaincrons. » 

C’est le même homme qui avait proclamé : « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts. » C'est aussi le même qui, depuis le 25, savait que les grands chefs, Pétain et Weygand, devant le Comité de guerre français, considéraient la situation militaire comme sans espoir et envisageaient déjà l'ouverture de négociations. Reynaud avait alors déclaré : « Il n'est pas dit que notre adversaire nous accordera un armistice immédiat, et n'est-il pas indispensable d'éviter la capture du gouvernement si l'ennemi entre dans Paris? » Et c'est encore Reynaud qui n'hésitera pas à falsifier une fois de plus la vérité dans ses souvenirs impudemment titrés : La France a sauvé l'Europe. Ce même 28 mai, Churchill annonça au parlement britannique la capitulation de l' armée belge : «Je n' ai pas l' intention de suggérer au parlement que nous devrions en ce moment porter un jugement sur l'action du roi en sa qualité de commandant en chef de l'armée belge. Cette armée a combattu très bravement et a, à la fois, subi et infligé de lourdes pertes. Le gouvernement belge s'est dissocié de l'action du roi et, se déclarant le seul gouvernement légal de la Belgique, a formellement annoncé sa résolution de continuer la guerre aux côtés des Alliés. » Cette attitude pondérée, froide, objective, s'explique aisément par le fait que Churchill avait été le seul à vouloir une bataille alliée, unifiée, conduite par Weygand, à vouloir un repli général vers le sud ; à désirer sauver une partie de l' armée belge et à savoir que celle-ci avait été délibérément abandonnée à son sort. Il s'attendait donc à sa capitulation.

C’était le fait d'un véritable homme d'État. Les autres, Français, et Belges, n'étaient que des politiciens dépassés par les événements. Les ministres belges le prouvèrent dans le discours de Pierlot à la radio, le 28 mai à dix-huit heures : « Passant outre à l'avis formel du gouvernement, le roi vient d'ouvrir des négociations et de traiter avec l'ennemi. L' acte que nous déplorons est sans valeur légale et n'engage pas le pays. » Il constatait en conséquence que le roi s'était placé dans l'impossibilité de régner ; il déliait les officiers et les fonctionnaires de leur devoir d'obéissance /au roi/ et affirmait la volonté du gouvernement « de continuer la lutte pour la délivrance du pays ». 

Il y eut enfin les conséquences passionnelles de ces discours officiels (p.286), car l'allusion à la trahison éveilla sans tarder des réactions violentes dans le peuple français. La radio et la presse se déchaînèrent, et beaucoup de réfugiés belges se virent manifester hostilité ou mépris. 

La réunion à Limoges d'une partie des parlementaires belges, le 31 mai, aggrava le climat. Pierlot accepta que le sénateur-maire Betoulle accusât le roi d' avoir « trahi ses alliés mais aussi son peuple » . Personne ne protesta contre ces attaques virulentes. 

Spaak, dans son discours, entérina l'idée de la « trahison », tout en concédant qu'elle n'avait pas été préméditée. Il fit en somme reproche au roi de sa perspicacité en face de l'évolution des événements militaires, de l' « exécution trop scrupuleuse /par le roi/ des indications qui lui étaient données par le haut commandement français ». À la suite de cette réunion, le gouvernement fut confirmé dans l'exercice de ses pouvoirs, à l'exclusion du souverain. On se refusa néanmoins à aller jusqu'à la déchéance de ce dernier. 

Le moral de la nation française était fort bas ; pour le ranimer il fallait donner vie et consistance à la thèse de la trahison, dénoncer à une opinion publique atterrée un responsable des catastrophes inouïes s'abattant sur le pays, provoquer une indignation unanime. 

Londres ne paraissait pas se prêter à cette manœuvre ; il fallut une démarche française officielle pour modifier l'attitude de Churchill. « Le gouvernement français exprima sa tristesse que mon allusion à l'action du roi fût en contradiction avec celle de M. Reynaud. Je pensai qu'il était de mon devoir, en parlant devant le parlement le 4 juin, après examen attentif des faits plus complets alors utilisables /.../ d'établir la vérité en termes francs. » Cette explication diplomatique et opportuniste de Churchill, dans ses Mémoires, se réfère à la déclaration suivante : « Le roi et son armée, brave et efficiente, forte de près d'un demi-million d'hommes, gardèrent notre flanc gauche, tenant ainsi ouverte notre seule ligne de retraite vers la mer. Soudainement, sans consultation préalable (prior consultation), avec le minimum d'avertissement (the least possible notice), sans l'avis de ses ministres, et de sa propre initiative, il envoya un plénipotentiaire au commandement allemand, rendit son armée et exposa tout notre flanc et nos moyens de retraite. "En prononçant ce discours dénué de violence verbale, Churchill, homme d'État peu enclin au sentimentalisme, n'avait qu'un but : sauver une alliance déjà lézardée profondément, maintenir la France au combat, fût-ce au prix d'une injustice « par omission ». S'abstenant de mentionner les carences (p.287) du haut commandement allié, il permettait au gouvernement français de fortifier, très provisoirement, sa position morale. Le roi, la Belgique et son armée en sortaient lamentablement "diminués» et il nous paraît certain que la suspicion règne encore dans certains milieux ; ils n'admettront jamais que la défaite de mai-juin 1940 fut une responsabilité presque exclusivement française. 

Il est regrettable que les premiers témoignages positifs en faveur de l'armée belge soient allemands, tout comme pour Anvers et l'Yser en 1914. Les documents officiels montrent que, du 24 au 26 mai, le plan allemand consistait à faire brèche rapidement dans les positions belges, et qu'une résistance inattendue a empêché l'ennemi de prendre au piège tout le groupe d'armées n° 1 . Par la suite cette thèse a été étayée par des témoins objectifs, tels l' amiral sir Roger Keyes et l' attaché militaire américain, le colonel Duncan Bower qui, le 31 octobre 1940, déclarait dans son rapport: « En capitulant le 28 mai, le roi des Belges a fait la seule chose qu'il pouvait faire. Ceux qui parlent autrement n'ont vu ni la bataille ni l'aviation allemande. J'ai vu l'une et l'autre.» L' éminent critique militaire anglais, sir Basil Liddell Hatt, n’hésite pas à écrire: «On peut soutenir très raisonnablement que l'armée anglaise a été sauvée par Léopold. » Et le général français Beaufre déclare tranquillement : «Sur le moment» nous avons cru habile de rejeter la responsabilité morale du désastre sur les Belges. Ce fut une faute.» Mais le mal était fait. 

L'histoire des relations entre la France et la Belgique, à partir du 18 juin 1940, se réduit aux rapports entre un gouvernement français aux abois et ne songeant plus qu'à une fin des hostilités qu'il entend qualifier d' « honorable » et un gouvernement belge, légal sans doute, mais pratiquement dépourvu de pouvoirs réels et dont l'attitude va se calquer sur celle de son hôte. 

Il est pénible d'évoquer cette attitude belge, marquée par le refus, dès le 4 juin, de mettre les navires et les marins belges à la disposition de l' Angleterre ; le 10 juin, par la défense formelle d'entrer en action contre l'Italie, qui venait de déclarer la guerre à la France ; le 17 juin, par le refus d'envoyer en Grande-Bretagne le personnel de l'aviation; le 18, par la décision du Conseil des ministres, sur proposition de Pierlot : «Nous n'irons pas en Angleterre.  (p.288) La France a jeté le dé. Nous abandonnons la lutte avec elle. (...) Quant à nous, notre attitude se conforme à celle de la France. Notre mandat est terminé. Notre devoir est accompli. » 

Les positions des gouvernements français et belge sont donc parallèles et le resteront pendant plusieurs semaines : l'acceptation passive et sans grandeur de la défaite et de ses servitudes inévitables. Or ce sont les mêmes hommes qui ont jeté le déshonneur sur le roi des Belges, accusé l'armée belge d'avoir violé la solidarité, abandonné les Alliés au milieu du combat. Cette fois pourtant, il ne s'agit plus d'un acte militaire mettant fin à la résistance, devenue impossible, d'une partie des forces nationales, mais bien d'une cessation totale, militaire et politique, de la lutte commune. 

Dès le 19 juin, le gouvernement belge tente de faire parvenir au roi une dépêche en six points, dont le plus important est l'annonce de la démission du gouvernement dès que le sort des soldats belges et des réfugiés de France sera réglé, afin de faciliter les négociations préalables à la paix entre l'Allemagne et la Belgique. 

Le roi refuse, le 4 juillet, de faire aucun acte politique et de recevoir des délégués gouvernementaux. Les ministres belges ont d' abord trouvé un refuge précaire dans le village de Sauveterre, puis à Vichy. Ils tentent d'obtenir des contacts avec le Reich par l'intermédiaire du gouvernement français via la commission d'armistice de Wiesbaden. Cette dernière présenta en effet le projet tendant à faire passer la Belgique du régime de la capitulation à celui d'armistice. Sans aucun succès. 

Le 27 juin, Pierlot a annoncé par la radio, à ses compatriotes de France que, la guerre étant finie, l'armée démobilisée sera rapatriée. Les documents officiels abondent, démontrant que tout fut fait pour le retour en Belgique des fonctionnaires, des ministères , du personnel et du matériel ferroviaire, des réfugiés et des troupes. À l'annonce de la capitulation française, quelques officiers des forces terrestres et plusieurs aviateurs belges avaient pris le large pour gagner l'Angleterre. Une plainte en désertion fut déposée à leur encontre et des mesures disciplinaires prises en ce qui concerne les aviateurs. Ces diverses mesures n'avaient rien de digne, mais, le choix ayant été fait, elles se situaient dans la ligne de la politique de Vichy. 

Les ministres belges désiraient rejoindre, eux aussi, la Belgique ; mais, le 20 juillet, une ordonnance du haut commandement militaire (p.289) allemand à Bruxelles le leur interdit formellement, les rejetant sur Vichy dans une inaction et une impuissance à peu près totales.

Par ailleurs, le gouvernement français entendait exercer son contrôle sur la gestion du gouvernement belge en exil, et Pierlot ne l'admettra pas.

Seuls ministres à le faire, un, puis deux, puis trois ministres belges partirent à Londres. Après eux, Pierlot et Spaak quittèrent le 25 août Vichy pour l'Espagne où ils avaient être retenus quelque temps avant de rejoindre également l' Angleterre. 

Les ministres restés en France invitèrent le 28 août tous les Belges à n' avoir qu'une pensée, celle de l'union nationale autour du roi. Le 2 septembre, ils cessèrent leurs fonctions, et une note officielle du 16 septembre précisa que le gouvernement belge avait décidé de se dissoudre ; elle annonçait aussi la suppression des représentations diplomatiques belges à l'étranger, exigée par le Reich. L'ambassade de Belgique près le gouvernement de Vichy fut fermée, sur la demande de ce dernier. 

Les dernières relations entre la France et la Belgique étaient ainsi rompues. Plus exactement entre la France officielle et la Belgique en exil. Celle-ci était légalement reconnue par tous les pays, sauf évidemment par l'Allemagne, l'Italie et les pays occupés par eux. Le gouvernement de Pétain était considéré, comme légal, même par la Grande-Bretagne, bien qu'elle n'eût plus aucune relation diplomatique avec la France, tandis que les États-Unis maintenaient à Vichy leur ambassadeur. 

Que fallait-il faire? Le premier souci pour le gouvernement belge restreint reconstitué à Londres autour de Pierlot et Spaak était de s' associer dans la mesure de ses très faibles moyens à la lutte difficile entreprise par la Grande-Bretagne, désormais seule. Un autre, moins urgent : considérer et admettre le fait d'une France libre, en la personne du général de Gaulle, une France illégale dès l'abord. La reconnaissance officielle de cette France par le gouvernement belge ne fut acquise que lorsqu'elle eut pris corps, par une note du 3 octobre 1941. En mai 1942 les deux gouvernements en exil échangèrent des représentants diplomatiques. Lorsque de Gaulle et le Comité de libération nationale s'installèrent à Alger (printemps 1943), le gouvernement Pierlot le reconnut comme l'organisme, qualifié pour la conduite de la guerre et la gestion des intérêts français ; il envoya à Alger un diplomate accrédité auprès de ce comité national. 

  (p.290) Le général de Gaulle, pris tout entier par ses vues lointaines et hautaines de grandeur, absorbé par ses luttes quotidiennes avec ses « grands alliés », attachait sans doute fort peu d'importance à ces reconnaissances de facto venant s'ajouter à celles d'autres pays. Elles furent complétées du côté belge par la reconnaissance de droit, en . mars 1944, du « gouvernement provisoire de la France », reconnaissance officialisée par la nomination d'un ambassadeur.

Deux phrases de M. Spaak, ministre des affaires étrangères, illustrent bien le thème général du présent ouvrage. D'une part, cette politique résolument francophile a été poursuivie pour que « la France ne soit pas tentée de profiter des difficultés intérieures de la Belgique ». D'autre part, « avec la France, les relations de la Belgique ne sont jamais faciles. Il existe un perpétuel décalage entre les bonnes paroles qui sont échangées et la réalité.» /P.-H. Spaak, Combats inachevés, p.170/ 

Le « commissaire aux affaires étrangères » du général de Gaulle, M. Massigli, restait fidèle à la politique traditionnelle de son pays, tout comme aux rancoeurs  de son chef actuel, en réprouvant les relations, jugées trop étroites, entre la Belgique et la Grande-Bretagne. Or la Hollande était plus proche encore du gouvernement de Londres, et la Belgique ne voulut pas dissocier sa politique de celle des Pays-Bas. 

Il y avait aussi le problème de l' or. L' Allemagne n' avait pas respecté - on eût pu s'en douter - les clauses de l'armistice concédé à la France. Les exigences se multiplièrent rapidement et, chaque fois, le gouvernement de Vichy céda. Tel fut le cas notamment pour la rupture des relations diplomatiques avec les gouvernements en exil des Pays-Bas, du Luxembourg, de la Belgique, de la Norvège ; le cas également de la livraison aux nazis de ressortissants allemands réfugiés politiques. La politique de Laval, d'après ses propres termes, était de « faire le gentil avec les Allemands ». 

Une nouvelle occasion lui en fut offerte avec l'or belge. Il s'agissait de deux cents tonnes de ce métal qui, dès l' évacuation du territoire belge, avaient été confiées à la Banque de France, seule dépositaire possible, et envoyées pour plus de sécurité à Dakar. Le 12 septembre 1940, l' Allemagne en exigea le retour à Bruxelles ou à Paris. Le gouvernement français répondit à cette prétention par une proposition : d'accord pour ramener l'or belge à Paris, moyennant une révision plus favorable (à la France) du taux du mark. Mais cela (p.291) ne suffit pas et finalement Bouthillier, ministre des finances, préleva sur les stocks d’or français l'équivalent des deux cents tonnes belges et les remit à l'institut de Bruxelles, opération sanctionnée par une loi du 18 octobre. 

Le 23 novembre 1942, l'Afrique-Occidentale française», dernière à le faire, entra en dissidence. À partir de ce jour, l’or belge entreposé à Dakar fut en possession de la France libre, qui ne tint pas du tout à s' en dessaisir. La politique du général de Gaulle n’était nullement de faire des cadeaux, fussent-ils légitimes, à ses alliés, mais plutôt à en attendre d'eux. L' or belge, ou sa contrepartie, avait été cédé à l'Allemagne par le gouvernement Pétain, seul légal, mais désavoué dés le début par de Gaulle. Il estimait donc que cette opération ne liait en rien le nouveau régime. 

Quoi qu’il en fût, il fallut en 1944 de longues et pénibles négociations avec le gouvernement provisoire du général de Gaulle avant que satisfaction fût enfin accordée à la Belgique.

   

(p.296) CHAPITRE XXXVll Les nouvelles relations sur le plan européen

  

En septembre 1944, les gouvernements en exil des Pays-Bas, du grand-duché de Luxembourg et de Belgique avaient décidé de préparer une union douanière qui allait devenir le Benelux.  

Deux mois plus tard, le 26 novembre 1944, de Gaulle effectua sa visite historique chez Staline et tenta de le convaincre que la France devait redevenir une puissance à part entière. Il exposa notamment la thèse de la nécessité pour la France d'une couverture permanente et définitive sur le Rhin par l' absorption de la Rhénanie.  Ici se pose la question de l' attitude du général de Gaulle envers la Belgique. Reprenait-il dans son for intérieur l'annexionnisme monarchique ou jacobin? On a mainte fois cité ce passage écrit alors (p.297) que son auteur ne jouait «Ce pays belge, sans profondeur, sans partagé entre deux races et deux langues rivales ; cet Etat ombrageux, s'il a su prendre récemment un héroïque parti, combien de raisons pourraient un jour le détourner de s’engager à fond?  Dans cette phrase, fort caractéristique d'un «certain” survol de l'histoire, on relève certes deux ou trois erreurs, mais une revendication nationaliste.  

Nous voyons dans le livre Jamais dit de Tournoux, que, dès février 1944, le général de Gaulle fut approché par un groupe séparatiste wallon lui demandant le  rattachement de la Wallonie à la France. De Gaulle y répondait qu'il ne pouvait être question de démanteler la Belgique. En 1963, une nouvelle démarche sera tentée; elle visait cette fois à l’instauration d'un système fédéral belge au sein duquel la Wallonie aurait rapports très étroits avec la France, sans toutefois qu'il y eût fusion. « Nous ne pouvons faire éclater la Belgique » , aurait répondu le général. On peut donc, semble-t-il; accepter l’idée que, sur les réalités et les possibilités, de Gaulle ait renoncé, si jamais il y a pensé, à bouleverser la carte de cette partie de l’Europe, ce qui du reste n'eût pas été sans graves complications politiques.  

La France et la Belgique se trouvaient confrontées avec des problèmes autrement importants. Il n’est donc pas inutile de retracer en bref les étapes de la vie politique dans ces pays.

   

/Le traité de l'Organisation de l' Atlantique Nord (O.T.A.N.)/

  

Il apportait la garantie précieuse de la puissance des États-Unis et de leur arme atomique aux cinq pays du traité de Bruxelles, auxquels venaient s'ajouter le Danemark, la Norvège, le Canada, l'Italie et plus tard le Portugal et l'Islande. Dans ce cadre élargi, qui annonçait une prise de conscience européenne, aucun désaccord entre la France et ses associés. Bien au contraire, lorsque le congrès de La Haye, en mai 1948, eût reconnu le principe d'une unification européenne, le gouvernement français émit le voeu, le 18 août 1948, d'une Assemblée européenne. Avec le gouvernement belge il en saisit les cosignataires du traité de Bruxelles. France et Belgique restèrent d'accord sur la création d'une assemblée consultative et d'un conseil où seraient représentés les divers gouvernements intéressés. Ce projet ne put aboutir, à cause de l'opposition britannique. La solution de compromis fut le Conseil de l'Europe, associant tout d'abord dix États : le Benelux, la France, le Danemark, la Grande-Bretagne, l'Italie, l'Irlande, la Norvège, la Suède, et par la suite la Grèce, la Turquie, l'Islande; puis, en 1951, la République fédérale d' Allemagne.

 Cest encore la France qui, sous l'impulsion de Robert Schuman, voulut aller plus loin sur la vote de l'unité, en structurant la Communauté européenne.Il est curieux dès lors de constater qu' avec la république de Chypre, la France fut le seul pays à refuser son accord à la Convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, signée le 4 novembre 1950.

(p.304) Par ailleurs, de Gaulle poussait à la réalisation de son propre projet d'organisation politique de l'Europe. Il en entretint le chancelier Adenauer; une conférence « au sommet », tenue à Paris, le 10 février 1961, l'étudia, conversations reprises à Bad Godesberg, le 18 juillet 1961. Il en sortit en novembre un « plan Fouchet», créant - et établissant à Paris - une Commission politique permanente, prévoyant des réunions périodiques des chefs d'État et une assemblée parlementaire européenne, avec la règle de l'unanimité. Le chef de l'État français trouva que ce projet était trop timide, et il entendit confier à la Commission politique, donc à Paris, les problèmes de défense et d'économie, au détriment, et de l'O.T.A. N. et de la C.E.E.  

Nous insistons sur ces points parce que, le plus souvent, la France et les pays du Bénélux ont eu sur ce plan des conceptions divergentes. Joseph Luns, ministre des affaires étrangères des Pays-Bas, entendait respecter les droits de l'O.T. A. N. et inclure le Royaume-Uni dans ce qui était devenu le Marché commun ; son collègue belge estimait que l'Europe des patries était une notion insuffisante et trop vague ; il envisageait une Europe supranationale, sous la forme d'une fédération politique. Ces attitudes étaient trop tranchantes de part et d'autre. Un fédéralisme européen se révélait utopique; une confédération incluant le Royaume-Uni eût été un grand progrès. Mais les obstinations réciproques allaient faire échouer le projet. 

Les grands événements de la seconde période gaullienne s'axent sur la volonté du général de Gaulle, tout d'abord d'être le véritable et seul chef de l'État français. Reconnu comme tel par le référendum de septembre 1958; confirmé par le triomphe électoral des partis de droite en janvier 1959, il put « assumer la France». Il amena alors envers et contre tous la « certaine idée » qu'il se faisait de la France: son indépendance totale dans tous les domaines ; son aptitude à résoudre seule ses problèmes, à commencer par ceux de l'Algérie et par la liquidation « à l'amiable » de l'Empire français. 

La France le suivit, mais pas toujours avec l' enthousiasme qu'il attendait d'eux. I (p.305) ...  Ses étonnantes initiatives et pri ses de position vont se succéder rapidement : la première bombe atomique française et le développement continu de l'arme de dissuasion nucléaire ; en mars 1966 l' exigence du retrait du territoire français de tous les organismes de l’O.T.A.N. Ceci impliqua pour la Belgique l'obligation morale de les accueillir, et cela en un temps record. Ce fut ensuite une attitude d'hostilité latente à l'égard des États-Unis ; les expériences nucléaires dans l'océan Pacifique, le voyage agressif, mais sans résultat concret (août-septembre 1966) en Amérique du Sud ; l'offensive monétaire contre l'or américain ; le fameux voyage au Canada français, en juillet 1967 et le cri « Vive le Québec libre », qui permit de craindre une incartade analogue à l'occasion d'un éventuel voyage en Belgique.  

Lorsque la France eut refusé de répondre positivement à un nouveau référendum maladroitement engagé, le 27 avril 1969, au sujet de la régionalisation, de Gaulle se retira aussitôt. Des élections présidentielles portèrent, le 15 juin 1969, Georges Pompidou au pouvoir.  Une certaine détente se manifesta tout d'abord en politique étrangère, surtout du côté des États-Unis et du Royaume-Uni.

  Mais il semble bien qu'il y ait eu un retour en force ultérieur de l'idéologie gaulliste ; que les intérêts français doivent primer tous les autres ; que l' opposition au sein de la C.E.E. soit chaque fois, ou peu s'en faut, le fait du gouvernement français.  

Tout cela va à l'encontre de la « vocation européenne » des pays du Benelux. Et c'est sur ce plan uniquement que l'on peut encore parler de relations entre la France et la Belgique.  L'on se prend à méditer cette notation du duc de Castries, dans" la postface de son Histoire de France . « La France est le pays qui a empêché l'Europe de se faire, et sa grandeur est issue de son effort constant dans cette ligne, qui n'est toujours pas abandonnée.»   

(p.306) À la rigueur, certains consentirent à « faire l'Europe sans défaire la France " ; d'autres, plus ambitieux, veulent la faire à la condition que la France la domine. Il y a certainement un malaise, et la Belgique, au sein du Benelux, ne se sent pas en confiance avec la France.

 La France fut longtemps une superpuissance. À deux reprises elle exerça pendant plusieurs dizaines d' années une véritable hégémonie européenne.  ...

Ce passé est irrémédiablement révolu. D' autres peuples et d' autres continents sont montés en puissance. Mais une partie de l'opinion publique française et ses milieux dirigeants ont gardé la nostalgie de ce passé. ... 

La France a trouvé une nouvelle fierté dans le développement de son potentiel militaire nucléaire. Il est certes techniquement redoutable, mais que vaut-il réellement sur le plan de la dissuasion,  son objet? ...

 On ne peut s'empêcher de rapprocher ce dogme militaire du moment des dogmes précédents qui ont imprégné les théories militaires françaises depuis plus de cent ans :- la stricte observance des méthodes du premier Empire (mais sans le génie de Bonaparte), en 1870 ;- la théorie de l'offensive à outrance, avant 1914;

-le mythe de la ligne Maginot, avant 1939. 

La Belgique possède, elle aussi, une industrie nucléaire puissante et avancée, mais qui a été exclusivement orientée vers les utilisations pacifiques. Près de soixante-dix pour cent de la production d'énergie électrique en Belgique provient de ses centrales nucléaires, à tort ou à raison, peu importe. Il eût été - et est toujours - facile et relativement peu coûteux de fabriquer en quelques semaines une bombe atomique belge. L'idée n'en est jamais venue à personne.

   

(p.307) CHAPITRE XXXVIII Peuples voisins, amis ou frères ?

  

Tous les chapitres qui précèdent montrent clairement que la  France et les Pays-Bas du Sud - la Belgique actuelle - n'ont jamais eu d'histoire commune, en dehors des vingt années d'incorporation à la République puis à l'Empire, de 1794 à 1814. A toutes les autres époques - et même à l'époque du Directoire - les rapports politiques ont été entre Belgique et France plus souvent tendus, voire conflictuels, qu'amicaux.  

La France est un pays originellement hétérogène, produit de conquêtes militaires ou d'acquisitions pacifiques successives. Telle fut la politique séculaire des « rois qui firent la France ». La tendance centralisatrice progressive des rois, puis brutale des Jacobins et de l'Empire, unifia le pays et lui donna un sentiment évident d'appartenance nationale. Même les régions - Languedoc, Franche-Comté, Flandre française, Corse - qui s'étaient farouchement opposées à la conquête se laissèrent ultérieurement assimiler sans trop de problèmes, et sans pour autant perdre leurs caractéristiques propres. La politique de la IIIe République en matière d'instruction primaire et de service militaire paracheva le processus d'unification. La télévision ne fait qu'accentuer le sentiment d'homogénéité culturelle et historique. 

La Belgique, elle, quoique de taille très inférieure à celle de 1a--7 France - territoire dix-huit fois plus petit., population six fois - hétérogène. ... L'histoire de la Belgique est celle de particularismes féodaux et communaux. Jamais une centralisation quelconque n'y a été réussie, quoiqu'elle fût parfois esquissée, mais en vain.  

(p. 311) Anarchiste et frondeur-né, le Belge a toujours récusé l' autorité politique de quelques dirigeants que ce soient. C'est pourquoi il n'a pas cru souvent utile d'en changer.

 

La révolution de 1830 est une exception dans son histoire.

  

La « révolte des gueux » au XVIe siècle n'était pas destinée à substituer un autre chef d'État à Philippe II, mais à exiger de lui le respect des chartes traditionnelles des Pays-Bas. À travers l'histoire de la Belgique, l'acceptation de ses princes légitimes - souverains de ses provinces par mariage ou par héritage - est toujours allée de pair avec l'exigence d'un État minimal, exigence d'ailleurs souvent satisfaite à travers les siècles.  

Malgré la complexité actuelle de ses institutions et le poids , excessif de son administration publique, le Belge d'aujourd'hui reste toujours le farouche partisan d'un État minimal. S'il respecte sa monarchie, c est qu'elle règne et ne gouverne pas. Toute législation lui inspire avant tout le souci de la tourner. Les notions de nationalisme et de patriotisme telles qu'on les connaît en France lui sont étrangères. Elles sont remplacées par un attachement viscéral à son indépendance et à ses libertés personnelles, ainsi que par une solidarité sociale bien plus développée que chez sa voisine du sud.  

Là peut-être réside la principale différence dans l' attitude politique des Français et des Belges.

 

  Frères? Non, le mot n'est pas adéquat.

 

 

22:38 Écrit par justitia & veritas dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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