24/04/2016

La France est l'ennemie de la Belgique depuis 7 siècles...

Extraits du livre d’E. Wanty:

France-Belgique, 20 siècles de voisinage, éd. Collet, 1989

  

(p.9) Le général de Gaulle était, de longue date, passé maître dans l'exercice de haute virtuosité qui consiste à ne réunir de l'histoire que quelques grands faits saillants, les plus favorables à une thèse donnée, la thèse nationaliste, en négligeant le contexte.

L'histoire est faussée dès lors que l'on ne tient pas compte de toutes les incidences qui, constituant la petite histoire, contribuent à établir la grande sur des bases plus solides, avec une approximation plus serrée de la vérité.

Le survol de l'histoire peut servir à la justification d'une politique "d'indépendance" nationaliste ou d'une attitude hostile à tel ou tel pays.

(p.46) Les historiens français sont habituellement discrets au sujet de (p.47) cette série d'événements et de la bataille qui connut pourtant un immense écho en Europe, celle de Courtrai (11 juillet 1302), dite aussi Guldensporenslag ou Bataille des Eperons d'or.  L'armée flamande, rangée sur une surface de cinq cent mètres sur trois cent, ne comptait guère plus de sept à huit mille hommes, immense majorité de fantassins armés de la pique; l'armée française, guère plus nombreuse, groupait mille cinq cents chevaliers de Normandie, Picardie, Artois et Flandre, de l'infanterie communale requise par le service féodal, et des mercenaires génois.

Cette bataille a laissé une trace ineffaçable dans l'histoire de la  Flandre, qui la célèbre chaque année avec ferveur; elle passe inaperçue dans l'histoire de la France. Pourtant, par ses résultats mêmes, elle fut la confirmation éclatante (cinquante barons et neuf cents chevaliers tués) de l'impuissance de la chevalerie, quelle que fût sa vaillance, devant une infanterie résolue luttant pour sa survie.  Les précédents s'appelaient : Steppes (1213), Falkirk (1298).  Elle signifiait aussi l'arrêt brutal de la politique d'expansion dynastique de la maison de France, et la naissance d'une conscience de classe dans le peuple. Après cette victoire, les grandes communes se soulevèrent et se libérèrent, y compris Lille et Douai. La Flandre retrouvait ses princes, seuls légitimes à ses yeux par leur résistance à la France, les Dampierre. 

Bien entendu, comme il arrive toujours en pareil cas, le roi ou ses conseillers firent répandre le bruit selon lequel cette défaite écrasante était due à la trahison et au stratagème, pour sensibiliser et mobiliser son opinion publique.

Un fait important qui va peser sur les relations ultérieures de la France avec les Pays-Bas est l'influence prise par les légistes issus de ses écoles de droit, pénétrés de droit romain, désormais hostiles à la notion féodale de la royauté, y substituant la légitimité, le droit divin, la raison d'État.  Le réalisme politique se conjugue maintenant avec la nouvelle notion juridique de la monarchie.

Tandis que l'armée flamande, en 1303, envahit le comté du Hainaut, s'empare de la ville épiscopale française de Thérouanne, et qu'une flotte commandée par Guy de Namur menace la Zélande, Philippe le Bel ne renonce pas à une revanche. Certes, par une trêve conclue en septembre 1303, libère-t-il Guy de Dampierre et ses fils, mais il prépare en même temps une nouvelle intervention armée. Elle réussit : la flotte de Guy de Namur fut défaite devant l'île de Zierikzee (p.48) par les lourdes galères de l’amiral génois Grimaldi (11 août 1304), tandis qu’une armée royale se heurtait aux troupes flamandes de Guillaume de Juliers et de Jean de Namur, à Mons-en-Pévèle (18 août 1304). 

Cette bataille resta indécise, et de longues négociations aboutirent au traité d’Athis-sur-Orge (juin 1305). Très onéreux pour le comté de Flandre, celui-ci lui imposait de lourdes  «amendes» , la fourniture d’un contingent annuel de six cents hommes d’armes, la destruction des murailles des villes. Trois mille bourgeois de Bruges furent condamnés à effectuer un pèlerinage. Le comte, la noblesse, les villes devaient jurer fidélité au roi, sous peine de confiscation du comté. Le même serment devait être prêté par les Flamands âgés de plus de quatorze ans, et renouvelé tous les cinq ans. Le roi prenait en gage les châtellenies de Douai, Lille, Béthune, les châteaux de Courtrai et de Cassel.

Ces clauses humiliantes sont un sujet d' étonnement si l' on perd de vue que tous les négociateurs représentant la Flandre appartenaient à la noblesse que Guy de Dampierre, puis son fils Robert de Béthune, étaient las d’une lutte qui menaçait de confirmer un jour une mainmise totale sur le comté, qu'au surplus le patriciat prenait peur de l’ampleur de la révolte sociale. Le traité fut une convention passée entre le roi et un grand vassal, qui recevait la garantie de ne plus être justiciable que de ses pairs en France. Les villes ne prêtèrent qu'en 1309 le serment requis, et le peuple ne l’accepta pas dans le fond de son coeur. Cette dureté devait nourrir une haine qui ne s'éteindrait pas de sitôt.

 Le divorce entre le peuple et les classes dirigeantes s’accentua par l'influence de la langue française à la cour du comte, dans l'administration centrale, dans la noblesse, et même dans le patriciat urbain, dans la société fermée des banquiers lombards et florentins, alors que le peuple restait foncièrement thiois. La courte période de domination française avait envenimé la situation linguistique. Philippe IV, alors qu'il semblait accaparé par sa querelle avec le pape Boniface VIII, par les problèmes fiscaux, par sa lutte contre l'ordre des Templiers, ne renonçait pas à son rêve d'annexion de la Flandre. Le comte Robert de Béthune, sans appui, dut consentir le 11 juillet 1312 (dix années exactement après Courtrai) à céder définitivement Lille, Douai et Béthune, c'est-à-dire en gros la Flandre d’expression romane.

  

(p.49) Troubles sociaux en Flandre et en France

  

La guerre reprit en 1314, après la mort de Philippe le Bel, mais l'armée du roi Louis X dut s'arrêter, immobilisée par la boue, en septembre 1315. 

Louis X le Hutin ( 1289- 1 3 16) eut pour successeur Philippe V le Long, son frère (1293-1322). Le début de son court règne fut assombri par des troubles sérieux dans diverses provinces françaises, et aussi en Flandre, dont le comte suspendit les clauses du traité d' Athis, malgré la foi jurée.

Le conflit entre les deux camps prit un caractère aigu, caractérisé par des heurts armés tout le long de la frontière commune. Par ailleurs, le pouvoir du comte était affaibli par l'hostilité à sa politique de la puissante commune de Gand, de nouveau dominée par les Liliaerts (1319), et de ses fils Louis de Nevers et Robert de Cassel.  En mai 1320, un nouveau traité de paix confirma l'abandon à la France de la partie romane de la Flandre.

Quatre années plus tard, une terrible révolte souleva la population, exclusivement rurale, de la Flandre maritime, pour des raisons sociales : surpopulation, sous-développement, famine, incompréhension de la part du patriciat, contributions fort lourdes pour payer les «amendes » imposées par la « paix » de 1320. Le chef en fut un bourgeois forain, Nicolas Zannekin, propriétaire de terres dans le Westhoek, secondé par d'autres petits propriétaires, qui organisèrent et coordonnèrent le soulèvement visant à renverser l' ordre établi. Il diffère notablement, en ce sens, des révoltes rurales qui éclatèrent plus tard en France et en Angleterre, et témoigne d'une « prise de conscience» sociale, d'une opposition délibérée à tous les grands possesseurs du sol. Ce fut une véritable guerre civile, marquée du côté des insurgés (les Kerels de Flandre) par des atrocités. Elle ravagea surtout les régions de Furnes et de Bergues, avec la complicité de la démocratie urbaine de Bruges, celle des métiers d'Ypres, mais la farouche opposition de Gand. Cette révolte ne serait qu'un épisode, long et sanglant, de l'histoire interne de la Flandre, si les insurgés n' avaient manifesté, une nette hostilité envers le roi de France, si les amendes qui lui étaient promises avaient été payées, si ses dirigeants n'avaient négocié avec l' Angleterre. Philippe V jeta l'interdit sur les insurgés (novembre 1325), rompit les relations commerciales avec le comté, et rassembla ses troupes. Le 19 avril 1326, un traité fut signé à Arques, et les éléments modérés (p.50) acceptèrent des conditions assez dures. Seuls les chefs démagogues décidèrent de reprendre le combat, plus cruel encore, en lui conférant un caractère à la fois révolutionnaire par ses tendances radicales, et même anti-clérical. Le comte s'était réfugié à Paris, et Gand restait seule à soutenir la lutte contre l'insurrection.

Philippe V, sans héritier mâle, laissa la couronne à son frère Charles IV le Bel ( 1294- 1328), après avoir fait confirmer en 1316 et en 1322 l' ancienne « loi salique » excluant les femmes du trône. Charles IV, pendant son règne de courte durée, afficha des prétentions sur la couronne impériale et prétendit étendre l'influence française au-delà du Rhin. Politique assez nouvelle, qui prit appui sur la principauté de Liège, dont Adolphe de la Marck était devenu prince-évêque en 1312, grâce à l'intervention de Philippe IV auprès du pape d' Avignon, Clément V. Elle l' amena aussi à accorder son appui moral à l'adversaire du duc du Brabant.

 Celui-ci s' était bien gardé d'intervenir dans les démêlés de la Flandre avec les derniers rois capétiens. Jean Ier et Jean II avaient poursuivi leur politique d'ouverture sur la Basse-Meuse et le Rhin.  Jean III (1312-1355) la continua, mais en y apportant la fougue, la violence, la duplicité, au besoin qui caractérisaient la forte personnalité de ce prince haut en couleur. Il acquit plusieurs points d' appui Sur la Meuse, mais, à partir de 1324, dut faire face aux visées sur le Brabant de Jean l'Aveugle, comte de Luxembourg et roi de Bohême. Trop faible pour affronter seul le puissant duc de Brabant il réunit contre lui une coalition disparate.

 

Philippe VI de Valois

 

C'est cette situation sociale et politique que trouva le nouveau roi de France. Les trois fils de Philippe le Bel étant morts sans descendance mâle, les barons réunis choisirent pour souverain un petit-fils de Philippe III, de la branche des Valois. Philippe VI (1293-1350) représentait un type de roi que l'on eût pu croire périmé, tranchant aussi nettement que possible sur le réalisme, le sens de l'opportunité, l'astuce de son oncle Philippe IV. Imbu de chevalerie, il allait se révéler inférieur à sa tâche, dépourvu de souplesse, féru de projets utopiques.

Mais tout d'abord, dès sa régence (1er février 1328), il voulut apporter une solution au problème angoissant qui suscitait les craintes du comte de Flandre, du prince-évêque de Liège et même du pape: (p51) la révolte de la West-Flandre. Il y fut d'autant facilement amené que Bruges proposait au roi d' Angleterre Edouard III de le reconnaître comme roi de France.

Les insurgés furent menacés à la fois par les Français au sud et les Gantois à l'est. Les contingents des régions de Furnes, Bergues, Cassel, Bailleul et Bourbourg, massés sous les ordres de Zannekin, occupaient le mont Cassel, observant l'armée royale qui, habilement, ne manifestait aucune intention d'attaque. Ces milices, maI organisées, commirent alors l'immense faute de sortir de leur forte position pour assaillir le camp français. Bien vite leurs trois colonnes furent divisées, cernées, massacrées en détail, laissant sur le terrain plusieurs milliers de morts.

La répression par le comte et le patriciat fut impitoyable ; celle de la couronne, rigoureuse: abolition des chartes et privilèges des communes rebelles, démolition des murailles de Bruges et d'Ypres, condamnations à l'exil Ou à des rentes perpétuelles, confiscations.

Le souvenir, tout récent encore, de l'intervention française en 1302, celui, plus cuisant, de la journée de Cassel, allaient entretenir dans le plat pays flamand, dans le parti populaire, la haine de la France.

À cette époque le comté était gouverné, depuis la mort de Robert de Béthune, en 1320, par son petit-fils Louis de Nevers, d'éducation française, totalement étranger à ses sujets, et bien décidé à rester un vassal féal, alors qu’allait s’ouvrir le grand conflit monarchique entre la France et l' Angleterre.

Mais quittons provisoirement la Flandre pour le Brabant. En 1329, à l'occasion d'une violente querelle féodale entre le duc Jean III et le sire de Fauquemont (Valkenburg), membre de la coalition suscitée par Jean l'Aveugle, Philippe VI, sollicité par Fauquemont d'arbitrer le conflit, intervint, sans que la couronne de France eût le moindre titre à le faire. Jean III ne se fit du reste pas faute de le récuser, déclarant n'être en aucune façon son vassal. La guerre éclata entre le Brabant d'une part, le comte de Luxembourg, les comtes de Gueldre, de Juliers, de Looz, de Namur, les seigneurs de Fauquemont et de Beaumont, et même le comte d'Eu. Fort habilement Jean III fiança son fils à Marie, fille de Philippe VI, qui abandonna immédiatement les coalisés. Il s'agissait là d'une alliance du type féodal avec toutes ses faiblesses, et elle ne put rien contre la solide réalité politique et sociale que constituait le duché de Brabant.

(p.52) La lutte cessa en 1334. un résultat assez inattendu en fut le sort de la seigneurie de Malines.  Depuis 980, elle appartenait au prince-évêque de Liège; en 1333, elle fut cédée à Louis de Nevers, comte de Flandre, mais sans y consentir. Le roi de France en reçut la garde en 1334.

   

La guerre de Cent Ans: première phase.

La loi salique, première version rédigée à la fin du Ve siècle, avait dans l'un de ses articles exclu les Filles du partage du domaine royal. Le principe en était discutable, mais pendant des siècles on n'eut plus à l'appliquer. A la mort de Charles IV, le problème surgit: si une fille avait un droit successoral à la couronne de France, Isabelle, fille de Philippe IV, épouse d'Édouard II, roi d'Angleterre, le céderait légitimement à son fils Édouard III, qui réunirait aIors les deux couronnes. Édouard III se sentit renforcé dans ses prétentions par le fait qu'il était arrière-petit-fils, par les femmes encore, de Philippe III le Hardi. Cette éventualité redoutable ayant été prévue, la loi salique exhumée avait été rendue à la vie. Elle fut, on s'en doute, âprement discutée sur le plan juridique, et ce conflit sans issue ne pouvait déboucher que sur la guerre. Edouard III la prépara suivant la déjà ancienne méthode anglaise : se chercher et se trouver des alliés : le comte de Hainaut et de Zélande, le duc de Brabant, le comte de Gueldre, d'autres encore ainsi que l'empereur Louis de Bavière. Le concours de la Flandre était tentant, mais Louis de Nevers, s'appuyant sur le patriciat, restait fidèle à l'hommage féodal. En 1336, au milieu de la querelle juridique, il fit suspendre tout trafic commercial avec l' Angleterre. Edouard III y répliqua par la prohibition d'exporter la laine anglaise et l'arrestation des marchands flamands résidant dans l'île.

A ce jeu, la Flandre était perdante et le coup était terrible. C’est ce que comprit sur-le-champ un riche bourgeois de Gand, Jacques van Artevelde. Les métiers gantois se soulevèrent contre l'administration comtale, et Artevelde eut dès lors les coudées assez libres pour conclure en 1339 un important accord liant Angleterre, Flandre et Brabant sur la base de la liberté de commerce et de la franchise douanière pour les draperies vendues en Angleterre. En contrepartie politique, Edouard III fit reconnaître ses droits, aussi légitimes du reste que ceux de Philippe VI, au trône de France. Les obligations féodales et les nouvelles nécessités économiques (p53) se voyaient ainsi harmonisées. La Flandre allait rester théoriquement neutre dans le conflit.

Là ne s'arrêta pas le rôle du grand tribun gantois. Ses vues, singulièrement larges pour l'époque, dépassaient de loin les murs de sa cité et même les frontières du comté. Il réussit tout d'abord à réaliser l'union des trois « Membres » de Flandre : Gand, Bruges et Ypres, et à assurer leur autorité sur le plat pays. La paix était constamment troublée par un conflit endémique entre Flandre et Brabant. Le pacte de 1339, étendu au Hainaut, à la Hollande et à la Zélande, traduisit une conceprion neuve en reconnaissant la solidarité économique des divers Etats des Pays-Bas et esquissa un réel rapprochement entre eux. Mais l'existence en fut fugitive.

En effet, la Flandre était, soit inconsciente du péril extérieur, soit trop confiante dans ses possibilités, minée par l'individualisme agressif de ses orgueilleuses cités, imperméable à route notion de solidarité. Elle en revint bien vite à ses passions politiciennes et connut de nouveau de dangereuses convulsions sociales. La journée du Quade Maendagh (le mauvais Lundi) de mai 1345 vit le massacre des tisserands et des foulons gantois, et Jacques van Attevelde périt un mois plus tard, assassiné par son propre peuple. Ainsi, tout compte fait, la « paix » assurée par lui à la Flandre ne servit qu'à permettre les guerres civiles urbaines. Aux portes mêmes de la Flandre s'était livrée le 24 juin 1340 la première bataille navale de la guerre franco-anglaise, celle de l'Écluse qui se termina en désastre pour la florre française. Cette victoire anglaise n'eut pas de lendemain et il faudra attendre six années encore avant de pouvoir débarquer une petite armée en Normandie. On comprend mal l'allure hésitante et spasmodique de cette guerre larvée si l'on ne sait que le parlement anglais, conscient de son pouvoir, témoignait fort peu d'enthousiasme pour les prétentions dynastiques de son roi et se montrait très ménager de son appui financier.

En 1346, la fougue irraisonnée de la chevalerie française fut à l'origine du nouveau désastre de Crécy, suivi de la capitulation de Calais. Les Anglais devinrent alors partisans convaincus de cette guerre si bien entamée, et des “bandes franches » passèrent le Channel pour aller exploiter les campagnes françaises. Le comte de Flandre, Louis de Nevers, avait été tué à Crécy. Son fils, Louis de Maele, lui succéda.

   

(p.70) Jean sans Peur

  

Jean de Nevers était un authentique prince français. Une de ses premières manifestations fut pourtant une réaction contre la francisation systématique inaugurée par son père. Il rencontra à Menin, dernière ville de langue thioise, les députés flamands, exécuta leurs doléances relatives à l'emploi du flamand devant les tribunaux et au conseil de Flandre. Il accorda aussi le rétablissement des relations commerciales avec l' Angleterre et admit le principe d'une résidence fréquente du duc ou de sa femme en Flandre.

Tout ceci ne visait qu'à s'assurer dans le comté une base solide de sa politique française. Lorsqu'en fonction de cette dernière, il leva un impôt exceptionnel pour financer sa nouvelle menace contre l' Angleterre, Bruges s'y opposa (décembre 1406), mais le comte fut prompt à lui imposer une charte restrictive, le Calfvel, qui privait la ville de la plupart des droits des métiers. Par contre il eut l'habileté de transférer d' Audenarde à Gand la cour de justice.

(p.71) Nous retrouvons les impératifs d'une politique sociale française dans l'intervention de Jean sans Peur contre Liège, comme l'avait déjà fait son père.

La principauté de Liège était depuis longtemps, tout comme Gand, un des lieux élus de la fermentation populaire. Alors que les autres États avaient tout au moins l'avantage de posséder une dynastie dont les intérêts étaient généralement solidaires des leurs, la principauté ecclésiastique de Liège se voyait parfois imposer des princes-évêques qui n'avaient rien de commun, ni avec l'âme ardente de la cité, ni avec ses intérêts, ni même avec la religion. Il en fut encore ainsi lorsque Jean de Bavière, fils du comte de Hainaut, beau-frère du duc de Bourgogne, fut investi en 1389 à l'âge de dix-sept ans, sans même avoir reçu le diaconat. Les réactions violentes ne se produisirent pourtant qu'à la longue, en 1406. Jean de Bavière fut chassé par l'émeute, un autre évêque ayant été élu, reconnu et investi par l'empereur. Une terreur s'instaura et la principauté porta la guerre au-dehors. Or ces événements pouvaient réveiller les ardeurs assoupies des communes flamandes et, par là, avoir des répercussions sociales jusqu'en France.

Jean sans Peur entama en septembre 1408 une campagne de répression avec des contingents flamands, hennuyers et namurois. Les Liégeois et les Hutois furent battus et massacrés sans quartier (huit mille morts), à Othée. Les représailles furent sauvages, tout comme les sentences ultérieures qui privèrent Liège de toutes ses libertés.

L' empereur resta impuissant et passif devant cette agression, totalement illicite, puisque la principauté ne relevait à aucun titre du duc de Bourgogne ou de la France, mais uniquement de l'empire.

En France, Charles d'Orléans, fils de Louis, avait constitué avec son beau-père le comte d' Armagnac une puissante coalition anti-bourguignonne. En 1411 , Jean sans Peur rassembla une armée brabançonne et flamande, ceci à l'encontre des règles féodales, qui réservaient (p.72) l'utilisation des milices urbaines à la défense intérieure.

 Comme le service de l'« ost » n'était dû que pendant quarante jours, les communiers rejoignirent leurs foyers après une campagne languissante. Jean sans Peur négocia une alliance anglaise et entra dans Paris le 23 octobre, à la tête de mille deux cents archers anglais. La guerre civile fut implacable et atroce. Jean, maître de Paris, apaisa l'opinion par la convocation des état généraux ; les Armagnacs furent refoulés au sud de la Loire. Paris vit alors le déchaînement de la révolte du tripier Caboche, dont les partisans portèrent comme symbole le chaperon blanc des députés flamands. Jean sans Peur, débordé, se réfugia dans la région de Lille, tandis que les communes lui refusaient troupes et subsides, et que les bourgeois de Gand négociaient directement avec Charles VI.

À ce moment débute la deuxième phase de la guerre de Cent Ans, avec le débarquement des troupes de Henri V d' Angleterre (1415). En dépit de la neutralité affichée du duc de Bourgogne, son frère, le comte de Nevers, et le duc Antoine de Brabant furent tués dans les rangs français à Azincourt.

Volant au secours de la victoire, Jean sans Peur se rapprocha de l' Angleterre (automne 14 16), rentra à Paris, en chassa les Armagnacs et y régna avec la complicité de la reine Isabeau de Bavière, tandis que le dauphin se réfugiait à Poitiers puis à Bourges, et que la faction d'Orléans et les Anglais dominaient les autres fractions du territoire.

 Malgré toutes ces difficultés, le duc intervint encore pour assurer la succession du duché de Brabant après la mort d' Antoine. La destinée heurtée de ce prince, réaliste mais inquiétant, prit fin tragiquement, le 10 septembre 1419, sur le pont de Montereau, sous les coups de Tanneguy du Châtel, vengeur de Louis d'Orléans.

Avec le représentant de la troisième génération, Philippe, l'évolution s'achève. La dynastie de Bourgogne s'identifie à ce point aux intérêts de ses États qu'elle va se dresser en adversaire redoutable de la France, berceau de ses princes.

 

(p.73) CH VII Philippe le Bon, grand-duc d'Occident

 

La personnalité du duc

 

Le portrait de Philippe le Bon par Roger van der Weyden nous le montre en son âge mûr. Le regard est perçant sous des paupières lourdes ; le nez long, la bouche large et sensuelle, le menton quelque peu ravagé : une curieuse coupe de cheveux, en forme de calotte de capucin, dégage un front lisse et de grandes oreilles peu élégantes. Ce portrait ne rend pas pleinement l'impression de vivacité et d'amour de la vie qu'irradiait cette puissante personnalité.

Né à Dijon, le 30 janvier 1396, Fils unique de Jean sans Peur, Philippe ressemblait fort peu a son père. Optimiste et passionné, curieux de tout, amateur de ce qui est beau et bon, il ne craint pas l'aventure et le risque, est entiché de fêtes, se complaît aux déploiements fastueux. Son père a surveillé attentivement son éducation; il connaît le français, le flamand, l'allemand (par sa mère), mais ignore le latin.

(p.80) Ces deux hommes ont pourtant un point commun ; la rupture avec leur père. Le futur Louis XI n'était plus d'accord avec Charles VII depuis qu'il s'était imprudemment associé, à l'âge de dix-sept ans, à une sorte de fronde féodale, la Praguerie. Après réconciliation, il avait reçu le gouvernement du Dauphiné. En 1456, se croyant menacé par son père, il avait demandé asile et protection au duc de Bourgogne et résidé pendant cinq années au château de Genappe et à l'université de Louvain. Il devint même parrain de Marie de Bourgogne, fille du comte de Charolais. Il eut donc tout loisir d'étudier la croissance et la puissance de l'État bourguignon et de percer à jour l'ambition du duc de reconstituer l'ancienne Lotharingie. Il entretint habilement les froissements de caractère entre Philippe et son fils et se chercha des appuis dans l'entourage princier, la famille de Croÿ, et dans la principauté de Liège.

À la mort de Charles VII, Philippe le Bon accompagna le nouveau roi à Paris, et commit l'erreur de déployer un grand faste.  Louis XI n' avait aucune gratitude. Il profita sans vergogne de l'affaiblissement intellectuel du duc pour obtenir de lui la cession, contre quatre cent mille écus d'or, d'Amiens, Saint-Quentin, Doullens et Montreuil, à la grande indignation du comte de Charolais, qui convoqua à Anvers les délégués des communes, de la noblesse et du clergé. On y entendit de violents réquisitoires contre les Croÿ et la France. Charolais, opposé à son père, ne se réconcilia avec lui, non sans peine, que le 25 avril 1465. Il fut alors nommé lieutenant général de tous les États, et pratiquement régent jusqu'à la mort de Philippe le Bon, le 15 juin 1467.

En toute impartialité, il faut reconnaître que les politiques de ces deux souverains si différents sont justifiables au même titre. Charles est le successeur de trois ducs ayant créé un puissant État qui, par la force des ambitions et des circonstances, s' est opposé à la France. Et voici que cet ensemble cohérent vient d' être ébréché par la cession de villes de la Somme, frontière sud de cet État. Louis XI, de son côté, a la volonté bien affirmée, non seulement de relever la monarchie, mais d'en élargir le domaine.

Les moyens de ces politiques consisteront à susciter à l' adversaire toutes les oppositions possibles, internes ou externes.

Charles n'y manqua pas. Louis XI vit se dresser contre lui (p.81) les grands féodaux, inquiets à juste titre pour leurs privilèges, et se couvrant hypocritement du nom de « Ligue du Bien public.

Charles conclut alliance avec le duc de Berry, frère du roi, avec les ducs de Bretagne, de Lorraine, de Bourbon, les comtes d' Armagnac et de Saint-Pol. La bataille indécise de Montlhéry ( 1er juillet 1465) fut suivie de combats sous les murs de Paris, de la conférence de Vincennes et de la paix de Conflans, qui restitua au comte de Flandre les villes de la Somme. Louis XI renonçait à leur rachat du vivant de Charles le Téméraire.

 

Mouvements sociaux dans les pays d'En-Bas

 

La principauté de Liége revint au premier plan par une nouvelle révolte en 1465. Les Liégeois ravagèrent le Limbourg, et les Dinantais le Namurois, avec le discret encouragement de Louis XI. Les intérêts du comte de Charolais étant en jeu, il autorisa de sinistres représailles à Dinant (août 1466), tandis que la paix d'Oleye imposait à Liège une énorme contribution. Puis ce fut le tour de mouvements sociaux a Gand, Malines, Anvers, Lierre. Chaque fois, le duc intervint avec une énergie farouche. Mais Liège restait irréductible, et Louis XI se laissa proclamer « protecteur , de la cité. Protecteur bien pâle, car il n’intervint pas lorsque Charles marcha contre les forces liégeoises et les battit à Brusthem (2 octobre 1467). Il se fit confirmer « souverain avoué et gardien de Liège”; la principauté fut divisée en trois districts administrés respectivement par Maestricht, Louvain et Namur ; la charte fut abolie, les corporations et métiers supprimés, le Perron, symbole de la liberté liégeoise, transféré à Bruges.

 

Nouveaux échecs de Louis XI

  

Louis XI subit un nouvel échec, cette fois sur le plan de la stratégie matrimoniale. Il eût voulu marier son frère à la soeur du roi Édouard IV, Marguerite d'York. Mais ce fut Charles qui obtint sa main, effectuant ainsi un nouveau rapprochement avec l'Angleterre (juillet 1468).

Tout ceci devait inciter le roi de France à réagir. Il réunit cette même année les états généraux, se fit libérer par eux des engagements contractés envers ses adversaires par une paix, toute récente encore, et attaqua la Bretagne. Charles entra immédiatement en campagne et, une fois de plus, Louis XI dut temporiser.

   

(p.86) CHAPITRE IX Le retour en force du roi de France

  

Marie de Bourgogne

 

La nouvelle duchesse, filleule de Louis XI, âgée de vingt ans, inexpérimentée, ne pouvait trouver un appui bien sérieux dans son entourage de « seigneurs du sang » et de hauts fonctionnaires, que les populations avaient appris à détester pour leur dédain, les impôtS de plus en plus lourds, les répressions et la francisation systématique. Le moment était venu, semble-t-il, pour Louis XI d' annexer la Flandre et de dissocier les autres États en soutenant les prétentions d'héritiers jadis frustrés, et en exploitant les différends linguistiques. Il adressa dans ce sens un appel aux populations d'idiome roman, et envoya un de ses conseillers, Oliver le Daim, en mission secrète à Gand.

Gand, depuis longtemps point névralgique des États bourguignons, ne tarda pas à se soulever une fois de plus, et Marie dut rétablir les privilèges, abolis depuis la défaite de Gavere. Les états généraux réunis reconnurent Marie de Bourgogne pour leur «héritière naturelle » se déclarèrent « bourguignons » et allèrent jusqu'à décider une levée de cent mille hommes (qui ne fut jamais effective). Par contre, faisant acte de souverain, ces mêmes états généraux dépêchèrent une ambassade auprès de Louis XI, s'érigèrent en Constituante et rédigèrent en une dizaine de jours un « Grand privilège » (11 février 1477). Il abolissait les institutions centrales, notamment, le parlement de Malines ; rétablissait dans leur intégralité les souverainetés particulières des États ; posait le principe de la réunion de plein droit des états généraux, sans convocation des princes ; interdisait toute guerre sans l'assentiment des sujets. Cette réforme, véritablement révolutionnaire en même temps que réactiOnnaire, représentait la victoire des anciens privilèges sur l'égalité, (p.87) du bien particulier sur l'intérêt général, de la politique médiévale urbaine dans son sens étriqué.

Elle rétablissait le particularisme provincial, avec l'exclusivisme urbain, qui restera une psychose des Belges jusqu'à la Révolution française.

La Flandre redevenait en fait une principauté indépendante. Bruges supprima le « Franc de Bruges » comme quatrième membre de la Flandre, interdit l'industrie drapière dans les villages, limita les droits des marchands étrangers. Un peu partout les métiers revendiquèrent leurs monopoles.

Tout ceci sous les yeux de Louis XI. Il excita les délégués gantois contre les conseillers bourguignons de la duchesse. Hugonet et d'Humbercourt, qui représentaient la politique, désormais condamnée du duc Charles, furent exécutés à Gand.

Malgré ses manifestations d'intentions pacifiques, le roi de France poursuivait ses succès militaires au nord de la Somme. La menace devint telle qu'elle provoqua un sursaut de défense. Arras se souleva ; Saint-Omer résista tenacement, tout comme Condé et Valenciennes, dont les bourgeois allèrent jusqu'à incendier les faubourgs.  Les troupes françaises instaurèrent un régime de terreur et affamèrent les populations. Autour de Valenciennes, quatre mille faucheurs amenés de l'arrière abattirent les récoltes.

La ville de Tournai fut surprise par les Français. Les milices gantoises, réveillées, marchèrent à la rencontre des troupes royales mais furent battues au pont de l'Espierre (juin 1477).

Le résultat le plus tangible de cette campagne fut l' existence de deux lignes de défense couvrant la France ; la première jalonnée par Boulogne, Thérouanne, Aire, Béthune, Lens, Arras, Bapaume, prolongée par Saint-Quentin et Guise; la seconde par Montreuil, Hesdin, Doyllens, Péronne, Ham et Chauny.

Pour se découvrir enfin l'appui nécessaire, Marie de Bourgogne, sollicitée par de nombreux princes, y compris Louis XI pour son fils âgé de ... huit ans, se résolut à épouser par procuration Maximilien d' Autriche. Lorsque ce dernier arriva dans les provinces, en août, il n'amenait qu'un millier de soldats, faute d'argent. Le mariage fut célébré le 18 août. Les deux époux, jeunes et beaux, ne pouvaient se comprendre que par signes.

 

Dans l'histoire des relations entre la France et les États du Nord, cette union fut plus importante qu'une bataille.

La dynastie bourguignonne, française à l'origine, s'était nationalisée (p.88) en quatre générations. La cinquième s'alliait, par la force des choses, à une maison étrangère dont les intérêts essentiels se Situaient à l'extérieur des frontières bourguignonnes. Car, selon toute probabilité, Maximilien deviendrait empereur et hériterait des domaines autrichiens des Habsbourgs.

Plus que par le passé, les Pays-Bas seraient ainsi mêlés à l'histoire européenne, non plus activement en leur qualité de membre important de l'État bourguignon, mais passivement, à la remorque.

Par contre cette alliance, malgré ses limitations contractuelles, pouvait rétablir un équilibre menacé par la politique de Louis XI.

 Celui-ci le sentit aussitôt et prit des contre-mesures. Il fit agiter la Gueldre et la principauté de Liège, deux ennemis traditionnels de la maison de Bourgogne, et parvint à neutraliser les princes de l'empire par ses assurances pacifiques.

Il contesta les droits de Marie de Bourgogne à l'héritage, la fit déclarer « criminelle » et se proclama chef de l' ordre de la Toison d'or, création indiscutable de la maison de Bourgogne. Il démasquait imprudemment ses intentions réelles. Les Pays d'En-bas ne s'y trompèrent pas et connurent une recrudescence de loyalisme dynastique, favorisée par la naissance d'un héritier mâle, le futur Philippe le Beau (juin 1478).

Avec ses piquiers flamands, Maximilien d' Autriche livra contre les Français en 1479 la bataille, restée indécise, de Guinegatte.  Tout naturellement, il reprit la politique traditionnelle de rapprochement avec l'Angleterre : traité de commerce d'abord (1478), alliance ferme en 1481, en association avec le duché de Bretagne.

Au moment où la situation tendait à s'améliorer, la jeune duchesse mourut d'une chute de cheval (27 mars 1482), laissant deux enfants, Philippe (quatre ans) et Marguerite (deux ans).

   

La régence de Maximilien d'Autriche

 

On aurait pu craindre une discontinuité provoquée par la régence d'un prince totalement étranger à ces provinces. Or Maximilien fut reconnu par les états généraux (avril 1482), sauf - et faut-il s'en étonner? - par la Flandre. Investi des attributs de la souveraineté, il reprit la politique de son beau-père, justifiée somme toute par l'agressivité persistante de Louis XI. Il conserva des conseillers bourguignons, voulut entretenir ses bonnes relations avec l' Angleterre, (p.89) dont l'appui, une fois de plus, allait se dérober. Mais les Gantois compliquèrent sa tâche. Négociant directement avec le roi de France, ils firent conclure la paix d' Arras (23 décembre 1482) aux conséquences désastreuses. Marguerite, fille de Maximilien et de Marie de Bourgogne, fiancée au dauphin, le futur Charles VIII, élevée à Paris, reçut en dot l' Artois, la Bourgogne, le Mâconnais et l'Auxerrois. Maigre compensation, le roi de France renonçait à Lille, Douai, Orchies et à ses prétendus droits sur le Luxembourg. En somme la Flandre - et plus exactement Gand - fut l' artisan du premier démembrement de l'État bourguignon, du rétablissement d'un droit féodal depuis longtemps périmé, et d'une alliance, qui semblait alors contre nature, avec la France. La Flandre fit également affirmer le principe de l'autonomie provinciale, suivant lequel le jeune prince et son gouvernement devraient résider à tour de rôle dans chacun des États. Mais, lorsqu'elle dut « passer » par rotation le jeune Philippe au duché de Brabant, elle viola cet accord.

C'est aussi sur Gand que s'appuyèrent les « seigneurs du sang » qui, opposés à la régence de Maximilien, firent admettre par les états généraux une régence constituée par la noblesse. Cette mesure s'expliquait en partie par le refus d'entrer dans l'orbite d'une politique étrangère, mais au prix d'une alliance avec l'ennemi héréditaire de la Flandre. Et l' on vit les provinces abuser de ce nouvel état de fait. Ypres abolit la draperie dans le plat pays ; Gand fit barrer l'Escaut à Calloo, pour gêner à la fois Anvers et le Brabant. Bref ces provinces se divisèrent à la fois entre elles et contre elles-mêmes.

 Survint alors un événement : la mort de Louis XI, le 30 août 1483. Maximilien ne tarda pas à l'exploiter pour tenter de redresser une situation presque désespérée. Dès octobre 1483, il supprima la régence des seigneurs et obtint l'assentiments des états généraux, qui le reconnurent comme régent en 1484, sauf la Flandre. Elle comptait sur l' appui de Charles VIII et de sa soeur la régente Anne de Beaujeu, femme remarquable ayant hérité l'esprit politique de son père.

Le 27 décembre 1484, Charles VIII déclara la guerre à Maximilien. En février 1485, il conclut une alliance avec la Flandre et lui envoya quatre cent lances, renfort bien faible alors que les milices communales avaient perdu de leur ancienne valeur. En juin, Bruges capitula devant les troupes de Maximilien, et Gand quelques jours

   

(p.92) CHAPITRE X Le premier Bourguignon-Habsbourg : Philippe le Beau

  

La première guerre d'Italie inaugure une longue période d'accalmie entre la France et les Pays-Bas. Véritable promenade militaire de cinq mois, couronnée par l'entrée à Naples (22 février 1495), elle fut immédiatement compromise par l'entourage du roi Charles VIII, rué à la curée. La ligue anti-française de Venise (25 mars 1495) engloba le duc de Milan, la République sérénissime, le pape Alexandre VI, Ferdinand II d'Aragon et l'empereur Maximilien.

Le fils de ce dernier, Philippe le Beau, âgé de dix-huit ans, venait d'être accueilli par ses États avec soulagement et même avec enthousiasme. Il s'entoura de conseillers belges, réaffirma le « Franc de Bruges », comme quatrième membre de la Flandre, reconstitua le Conseil ducal, réagit contre les empiétements des États provinciaux sur le domaine de la couronne. Les états généraux, rétablis en 1495, eurent à se prononcer sur les impôts, à décider de la paix ou de la guerre, conjointement avec le prince. Ce dernier devint réellement le « prince naturel », accepté comme tel. On peut en somme voir dans ce système une monarchie tempérée par un conseil de seigneurs autochtones et par l'intervention intermittente des états généraux. Seul devait compter l'intérêt des Pays-Bas, et cet intérêt était la paix à haut prix. Aussi ne secondèrent-ils en rien la politique de Maximilien, hostile à la France. Il est même curieux de constater que Philippe le Beau fit hommage à Charles VIII pour la Flandre et l'Artois, tout en s'en dispensant à l'égard de l'empereur pour les autres provinces.

Maximilien obtint pourtant un succès notable dans sa politique dynastique antifrançaise en négociant le mariage de son fils Philippe avec Jeanne de Castille, et celui de sa fille Marguerite avec don Juan. Cette double union de la maison habsbourgeoise et bourguignonne avec la dynastie espagnole préparait un encerclement de la France.

  (p.93) Philippe se refusa néanmoins à appuyer la politique active de son père, car ces conseillers belges étaient animés de sentiments anti-autrichiens. Il est incontestable que les états généraux désiraient ardemment la paix, et entendaient y subordonner les intérêts dynastiques. Or, sans eux, pas de guerre pas d'argent.

L' orientation de la politique de le Beau est assez caractéristique. Il négocie avec Henri VII, roi d’Angleterre, réconcilié avec la France, et signe avec lui un acte célèbre l'Intercursus magnus, rétablissant le commerce entre et les Pays-Bas, interdit depuis nombre d'années.

Plus significative encore de Gueldre. Ce dernier avait été pendant longtemps le domaine de la famille d'Egmont, et Charles le Téméraire en avait pris possession par la force, à la mort du duc Adolphe (1473), après avoir acheté les droits de Gérard de Juliers à la succession. Les Gueldriens n’avaient accepté la domination bourguignonne. Charles d’Egmont, fils du duc Adolphe, avec l'aide active en hommes et en argent de Charles VIII, y provoqua un soulèvement général en 1491.  Ainsi la France, par personne interposée, se donnait un allié sur des Pays-Bas, non loin du Rhin. L'empereur Maximilien comprit la menace et s'efforça de faire annuler les titres de Charles d’Egmont au bénéfice de ceux de son fils Philippe le Beau. Or, ce dernier, bien loin de soutenir ses droits dynastiques, s'abstint d’appuyer l’action militaire de son père, qui confisqua la Gueldre ; il alla jusqu’à autoriser le passage sur ses territoires de troupes françaises envoyées par Louis XII au secours de la Gueldre. Finalement l'arbitrage du roi de France rétablit la paix par le traité d'Orléans (29 décembre 1494).  Petit épisode sans doute, mais significatif de ce désir de paix qui deviendra une obsession puis une tradition des provinces du Nord et de la Belgique.

Isabelle de Castille, épouse de Philippe le Beau, n'était pas l'héritière directe des royaumes d'Espagne, et Aragon. Il fallut trois décès successifs: celui de son frère Don Juan (1497), de sa soeur Isabelle (1498), du fils de cette dernière, don Miguel (1500) pour faire d'elle - et de son mari - les futurs souverains, l'année même de la naissance de leur fils Charles (1500).  Ces faits décisifs orientèrent le destin des Pays-Bas dans une direction toute nouvelle, en même temps qu'ils établissaient en Europe occidentale et centrale un nouvel équilibre qui risquait de devenir un redoutable déséquilibre pour la France.

 

(p.96) Les interférences linguistiques

  

Si le phénomène économique peut s’expliquer par plusieurs facteurs : ouverture des Pays-Bas sur la Nord, guerres endémiques avec la France, il existe des interférences d'un autre ordre qui ne connaissent ni les frontières ni les guerres.  Pour tenter de comprendre le problème linguistique, effectuons un retour en arrière. Les limites fixées par le fameux traité de Verdun de 843 avaient été tracées dans le sens sud-nord axe logiquement déterminé par le cours des fleuves traversant ces territoires.  Il en fut de même lors de la création des diverses provinces, sauf celle d'Utrecht. Toutes étaient bilingues, partagées entre les dialectes thiois et romans. La Flandre le fut dès l' origine, à peu près à égalité, et le terme « flamand » n'impliquait alors aucun sens racial.  Cela n'exclut nullement que l'on ne se rendît pas compte des besoins des peuples, alors que le latin, même “barbarisé”, restait la langue des autorités dirigeantes. À l'époque carolingienne, le clergé comptait nombre de bilingues. Au XIe siècle, dans le cloître de Saint-Amand (Gand), la même main recopiait le plus ancien poème français (la Cantilène de sainte Eulalie) et le Ludwigslied. Néanmoins, par les contacts fréquents entre les représentants de la société cosmopolite de la chevalerie, par les foires de Champagne, (p.97) surtout par l'action des moines clunisiens, la langue française gagna du terrain au début du XIIe siècle, devenant, après le latin, la langue des classes supérieures. Mais, à cause du profond fossé entre les classes sociales, il resta ignoré du peuple. Aux XIIe et XIIIe siècles, cette influence s'accentua dans les provinces du Nord. L'Allemagne l'ignorait, mais l'Angleterre était française, les comtes de Flandre et de la maison d'Alsace étaient des français d’éducation, Baudouin VIII et Baudouin IX étaient des Wallons, Jeanne et Marguerite avaient été élevées à Paris. Sous Guy de Dampierre, résolument flamand pourtant, la langue française était employée exclusivement dans la correspondance, les mandements, les actes de chancellerie. Elle était devenue celle de la littérature courtoise. Les nombreux mariages mixtes dans la grande internationale de la noblesse l'accréditèrent de plus en plus dans les régions thioises. À son tour, une nouvelle classe, la haute bourgeoisie du commerce, un peu par esprit d'imitation, mais aussi par nécessité économique, y vint. Les documents de crédit étaient libellés en français.

 La frontière linguistique, entre le « thiois » et le « roman », qui au début « empiétait » sur le Boulonnais, recula vers le nord. Saint-Omer, longtemps germanique, devint Français au XIIIe siècle ; Ypres employa cette langue jusqu'au XIVe. Au début du XIIIIe siècle se produisit une réaction thioise ; le flamand reparut dans les actes établis par les corps qui étaient en relation directe avec le public. Lorsque les métiers s'emparèrent du pouvoir, le flamand s'imposa. Les Flamands de langue thioise réclamèrent au XIIIe siècle un diocèse qui fût de cette langue.

Dans le Brabant, la langue française s 'était introduite à la cour du duc Jean Ier, par la littérature courtoise, mais son extension fut moindre qu'en Flandre. L'administration s'y était faite en latin. La langue flamande s'y substitua au XVe siècle, et l'usage du français ne dépassa pas la haute noblesse: affaire de mode et de bon ton.

Philippe le Hardi avait procédé à une francisation systématique de l'administration. Charles le Téméraire commit la même erreur en implantant dans les Pays-Bas des hauts fonctionnaires bourguignons. Le Grand Privilège de 1477 stipula néanmoins que chacun fût administré dans sa langue. Pour des raisons pratiques plus que culturelles, de nombreux jeunes gens allaient poursuivre leurs études en France, des familles se fixaient en région wallonne, des écoles françaises étaient créées en pays flamand.

(p. 104) Le prince-évêque de Liége, Érard de la Marck, avait partie liée avec Louis XII; les Gantois commençaient à s' agiter;reprenant la politique de Louis XI, le roi de France « travaillait » psychologiquement les villes de l' Artois. Le problème du duché de Gueldre n'était pas résolu ; cette guerre sévissait toujours et atteignait même le Brabant ; des renforts de cavalerie, envoyés par la France à l'aide de la Gueldre, étaient arrêtés par les villageois des provinces du Luxembourg et de Namur. Les états généraux refusaient d' épouser ces querelles dynastiques et n' accordaient les subsides qu'à contre-coeur. Un sentiment anti-autrichien se développait dans la noblesse.

Les féodaux et les pouvoirs communaux qui avaient fait la loi ou s'étaient âprement opposés au cours du Moyen Âge finissant avaient dû céder au mouvement irrésistible en faveur de la concentration monarchique.

La situation de la France à cette époque était la suivante: Amiens, Dijon, Lyon faisaient pratiquement figure de villes frontières ; par le Dauphiné, elle poussait une pointe vers les Alpes ; au sud-est elle s'arrêtait au Var ; au sud, le Roussillon et la Navarre lui étaient étrangers ; la Bretagne était rattachée à la France par un lien personnel assorti de garanties formelles, mais celles-ci furent dénoncées, et l'annexion pure et simple eut lieu en 1532. Le domaine royal restait morcelé entre les grands féodaux ; les Bourbons possédaient en fait la France centrale. Mais il existait, surtout depuis l'apparition de Jeanne d' Arc, un sentiment national nourri de la haine de l' Anglais.

L'État bourguignon venait de récupérer la Franche-Comté et le comté de Charolais, mais le duché de Bourgogne restait arraché au domaine de la couronne de France.

En Autriche, l'empereur Maximilien avait réussi à unifier la Styrie, la Carniole, le Tyrol, le Salzkammergut ; il possédait l'Alsace ; son deuxième fils avait été proclamé roi de Bohême et de Hongrie.  Par un deuxième mariage, il était devenu héritier des Sforza de Milan, en compétition donc avec les Valois, autres héritiers des duchés italiens. Il régnait théoriquement sur le Saint-Empire, qui s'étendait de la Baltique à Trieste, de la Poméranie à Gravelines. Cet empire était en réalité une immense anarchie ; les guerres civiles et les brigandages y sévissaient. Toutes les ententes, les Landfriede ou (p.105) les essais d'unification étaient vouées à l'échec en raison de la divergence des intérêts particuliers d'essence féodale.L'Espagne, à la fin du XVe siècle, comprenait quatre États : la Castille et le Léon ; l'Aragon ; la Catalogne; Valence, groupés en deux royaumes : celui de Castille ; celui d'Aragon avec les Baléares, la Sicile et la Sardaigne.

En 1504, Philippe le Beau avait hérité de la Castille ; la mort de Ferdinand d' Aragon laissa les deux royaumes au seul héritier Charles, le futur Charles Quint, petit-fi1s de l'empereur.

Cette formidable expansion territoriale ne pouvait qu'inquiéter le roi de France, car, désormais, les deux branches d'une puissante tenaille, les Habsbourgs d'Autriche et les Habsbourgs d'Espagne, permettraient l'encerclement du royaume.

Marguerite d'Autriche comprit qu'il fallait jeter du lest. En décembre 1505, elle signa le traité de Cambrai, qui scellait une entente entre Louis XII et l'empereur Maximilien, à la grande joie des états généraux. Interrompue en 1513 par l'entrée de l'empereur dans une ligue avec le pape, l'Angleterre et l' Aragon contre les ambitions italiennes de Louis XII, cette entente fut rétablie sur des bases plus fertiles en 15 14. Maximilien autorisa son petit-fils à s'allier avec Louis XII et avec Henri VIII d'Angleterre. Il renonça à sa tutelle, et Charles fut inauguré dans chaque État comme souverain :duc en Brabant, en Limbourg, en Luxembourg ; comte en Bourgogne, en Franche-Comté, en Flandre, dans le Hainaut, en Artois, en Hollande, à Namur ; marquis à Anvers.

Marguerite d' Autriche était devenue hostile à une politique de rapprochement, mais les seigneurs belges, avec Croÿ, seigneur de Chièvres à leur tête, voulaient un accord durable avec la France. À un point tel qu'une ambassade alla rendre hommage au roi de France pour les fiefs français.

Grâce à cette trêve, François Ier ( 1494- 1547) put reprendre la politique italienne et remporter (septembre 1515) la victoire de Marignan. Elle rétablit le prestige de la France, lui rendit le Milanais et lui permit de conclure une série de traités avec le pape, avec les Suisses, avec Charles Quint (13 août 1516), avec Maximilien, pour garantir réciproquement les possessions territoriales des contractants. Le traité de Noyon lança Charles Quint à Renée de France, fille de François Ier, qui recevrait en dot le Berry ; il passait sous silence les droits sur le duché de Bourgogne, mais stipulait (p.106) qu' en cas de non-mariage, Charles récupérerait les villes du Nord acquises par Louis XI.

En janvier 1516, les Pays-Bas renouvelèrent l'alliance anglaise: c'était la paix assurée sur toutes les frontières, selon le voeu du pays.

   

Charles Quint, accumule les pouvoirs

 

À la mort de Ferdinand d' Aragon (janvier 1516), et bien que sa mère, Jeanne la Folle, fût encore en vie, Charles se fit proclamer roi d'Espagne, à Bruxelles, le 13 mars. En septembre 1517, il se rendit dans ses nouveaux États, Aragon, Navarre, Castille, avec un entourage bourguignon et belge, qui ne tarda pas à se rendre odieux par son ignorance totale des populations et par son avidité à s'emparer des fonctions majeures. En contrepartie de cette hostilité grandissante, Charles s'assura l'appui sans réserve des seigneurs des Pays-Bas à une politique qui, tout d'abord nationale, allait devenir européenne et desservir les intérêts directs des Pays-Bas.

Le 12 janvier 1519, l'empereur Maximilien s'éteignit, et les grands électeurs féodaux, au nombre de sept, eurent à compter avec trois candidats principaux à l'empire : Frédéric le Sage, Charles Quint et François Ier. Tout fut mis en oeuvre pour appuyer les candidatures, et surtout l'argent. L'enjeu était d'importance. Pour éviter un encerclement, François lu, conscient des menaces potentielles, dépensa des sommes considérables, payées comptant, tandis que les « orchestreurs » de la candidature de Chartes, Marguerite d' Autriche, Chièvres, les seigneurs belges, les puissants banquiers Fugger, utilisèrent des lettres de change payables après coup. Les Fugger versèrent huit cent cinquante mille florins. Charles fut élu. Devenu souverain espagnol, déjà sollicité par des difficultés qui allaient le contraindre à s' « espagnoliser » davantage, il accédait aux fonctions impériales, rendues critiques par la montée de la Réforme et par l'anarchie régnant entre les trois cent cinquante États que comptait la Germanie de 1495. Habsbourg, il retrouvait les causes de conflit avec la France en Italie. Prince bourguignon, il aspirait à récupérer le duché de Bourgogne. Ces diverses préoccupations devaient le jeter dans une politique européenne et anti-française, où les Pays-Bas, que n'intéressait aucune de ces querelles, allaient devoir faire pour le moins figure de payeurs.

(p.114) Charles Quint, malgré toutes ses difficultés en Allemagne contre ces princes protestants, obéissait à une politique de « prince très chrétien » et organisait une expédition contre les pirates barbaresques, couronnée par la prise de Tunis en 1535 et par la libération de vingt mille captifs. L' autre « prince très chrétien », François 1er, s'inspirant des seuls impératifs de sa politique anti-habsbourgeoise, subsidiait la ligue (protestante) de Smalkalde, et négociait avec le sultan Soliman ler pour signer avec lui en, 1536 un véritable traité d'alliance.

François Ier tissa les fils d'une coalition complexe, et laissa son adversaire se lancer tout d'abord dans une nouvelle expédition contre les Barbaresques, qui cette fois se solda par l'échec d'Alger, en 1541.

Le roi de France, alors, se crut fort de l’appui de Soliman, des Barberousses, des princes protestants allemands (le comte palatin, les électeurs de Mayence et de Saxe), du Danemark, de la Suède, de l'Écosse, du duc de Clèves. Il envisageait déjà le morcellement des Pays-Bas. 

La régente Marie de Hongrie manifesta une grande énergie dans la préparation de la défense. Dès que les hostilités furent entamées par les Français, en juillet 1542, la volonté de résistance fut unanime, malgré les dangers périphériques : une attaque de la flotte danoise contre les côtes de la Hollande ; une agression de la Gueldre contre la partie septentrionale du Brabant, puis à Brasschaat et Anvers ; des attaques françaises contre l' Artois et le Luxembourg. Mais, comme par le passé, ces opérations se révélèrent lentes et peu décisives. Une année se passa avant que François Ier pénétrât dans le Hainaut (août 1543). Charles Quint arriva alors à la rescousse avec une armée de vingt-six mille Italiens, Espagnols et Allemands, en descendant la vallée du Rhin. Il s'en prit à l'adversaire le plus menaçant, la Gueldre, qu'il conquit en trois semaines. Le traité de Venloo lui céda définitivement le duché de Gueldre et le comté de Zutphen. Les Dix-Sept Provinces étaient constituées. La suite de la campagne contre François ler se déroula comme les phases d'un jeu d'échecs : progression par Mons et Le Quesnoy, jusqu'à Landrecies ;arrivée d'une armée française de secours ; préparatifs de bataille ; dérobade de François ler, repli de Charles Quint, qui n'en acquit pas moins le protectorat sur l'évêché de Cambrai. En 1544 la paix de Crespy interrompit les hostilités.

(p.116) Il se proclama « défenseur de la liberté germanique » et entra en campagne, tandis que Maurice de Saxe, chef des conjurés allemands, s'emparait d'Innsbrück. Dans son « voyage d'Allemagne », Henri II arriva en vue du Rhin, mais ne put compter sur ses alliés germaniques, qui venaient de conclure avec Charles Quint la « transaction de Passau » . La contre-offensive des impériaux se déclencha le 3 1 juillet 1552 et buta sur la place de Metz, défendue victorieusement par François de Guise, au cours d'un siège mémorable du 19 octobre au 26 décembre 1552. Par contre, les troupes de Charles Quint prirent les villes multiséculaires de Hesdin et de Thérouanne et les rasèrent impitoyablement.

Aussi ne peut-on s'étonner des représailles exercées par les Français au cours de leur invasion de 1554 dans les Pays-Bas méridionaux. Cette campagne, qui débuta dans la vallée de 1a Meuse et prit l'allure d'un vaste raid dévastateur, a laissé des traces nombreuses dans l'histoire des villes wallonnes. Les Français s'emparèrent de Mariembourg, perçant ainsi le système défensif de Bouvignes, de Dinant. Charles Quint avait posté son armée sous Namur. Henri II l'évita, franchit la Sambre à Châtelet ; son avant-garde s'aventura jusqu'à Nivelles, puis, contenu par les forces impériales, Henri II se rejeta vers le sud, ravageant l'Entre-Sambre-et-Meuse, livrant aux flammes les résidences de Marie de Hongrie à Binche et à Mariemont, puis Maubeuge et Bavai. Les hostilités dévastatrices se poursuivirent dans le nord de la France et devinrent plus actives en Italie.

L' absence de toute décision de part et d' autre, jointe à la fatigue de près de quarante années de guerres, explique la conclusion de deux paix, de deux trêves plutôt : la paix d' Augsbourg (octobre 1555) avec les protestants ; la trêve de Vaucelles (février 1556) avec la France, conclue pour cinq années, sur la base du statu quo territorial, laissant donc à Henri II les Trois Évêchés (Verdun, Toul et Metz) ainsi que le Piémont.

   

Henri II contre Philippe II

 

L' abdication volontaire de Charles Quint (octobre 1555) provoqua la dislocation de l’empire. Philippe II conserverait l'Espagne, les Pays-Bas, le comté de Bourgogne, les possessions italiennes ;Ferdinand, frère de Charles, deviendrait empereur avec les territoires habsbourgeois d' Autriche.

(p.117) Les Pays-Bas n' acceptèrent pas de gaieté de coeur leur futur « prince naturel ", et ils n'obtinrent pas qu'il vînt se faire inaugurer dans chaque province. La Gueldre, Zutphen, Overyssel, la Drenthe restèrent absolument réticentes, et cela présageait un avenir assez troublé. Tous ces États exigèrent d'être gouvernés au nom du roi par des compatriotes et Charles Quint appuya ces vues. La gouvernante Marie de Hongrie résigna immédiatement ses fonctions. Une phase nouvelle de la politique européenne s'ouvrait.

 La trêve de Vaucelles, conclue pour cinq années, dura cinq mois. Henri II la rompit délibérément, sur le conseil des Guises. Les hostilités se déroulèrent en Italie, aux Pays-Bas, en Picardie. En janvier 1557, l'amiral de Coligny prit l'offensive, mais, après quelques mois de petits succès, se heurta à une armée anglo-espagnole commandée par Philippe-Emmanuel de Savoie, dépossédé du Piémont par le roi de France. Cette campagne fut marquée surtout par le siège de Saint-Quentin, place défendue par Coligny , et par la défaite d'une armée française de secours sous ses murs (10 août). Paris ne fut sauvée que par l'atermoiement des Espagnols dans l'exploitation de cette victoire. Le duc de Guise, rappelé d'Italie, réussit un coup de maître en allant s'emparer de Calais, possession anglaise depuis deux cent onze ans (9 janvier 1558). La reine Marie Tudor ne survécut que quelques mois à ce coup du sort. Guise conquit ensuite Guines et Ham, puis Thionville dans l'Est, et même Arlon, dans le Luxembourg.

Le traité du Cateau-Cambrésis (3 avril 1559) laissait à Henri II les Trois Évêchés, Calais et Saint-Quentin, mais il renonçait à ses prétentions sur Naples et le Milanais ; le duc de Savoie récupérait ses États. Élisabeth de France, soeur de Henri II, épousa le roi d'Espagne, Philippe II, veuf de Marie Tudor; une autre de ses soeurs s'allia à Philippe-Emmanuel de Savoie.

(p.144) Mais, en 1623, un agent français commença à Liège une action de propagande intense, en dépeignant Louis XIII comme un protecteur naturel et en prenant contact avec les chefs populaires, sans grand résultat tout d'abord. En 1629, 1'intrusion de troupes de la Ligue, suivie de celles d'Espagne, fournit une chance nouvelle aux partisans de la France, qui demandèrent l' aide de celle-ci. Louis XIII envoya un représentant officiel, mais s'abstint d'intervenir, malgré ses promesses. Les intrigues de ses agents n'en continuèrent pas moins pendant la rivalité des Chiroux et des Grignoux, qui déchira la principauté.

 

La minorité de Louis XIV

 

Les grandes batailles se livrèrent en marge des Pays-Bas, mais les Français ne cessèrent, avec des fortunes diverses, de grignoter la frontière fortifiée à l'ouest. En 1648, ils s'emparèrent d'Ypres et du fort de Knocke au confluent de I'Yser et de I'Yperlée ; ils les reperdirent en 1649. Les Espagnols prirent Bergues et Furnes en 1651, Dunkerque en 1652. En 1654, les troupes du duc de Lorraine ravagèrent la Hesbaye. En 1655, Turenne conquit Landrecies, Condé, Saint-Ghislain ; Condé fut reperdu en 1656. En 1658, la victoire de Turenne (bataille des Dunes) entraîna la chute rapide de Dunkerque, Bergues, Furnes, Dixmude, Gavere, Audenarde, Ypres, Comines, Grammont, Ninove, et de toute la Flandre maritime. Les Pays-Bas espagnols étaient ainsi largement entamés. La paix des Pyrénées (1659), si dure fût-elle pour eux, n'entérina pas toutes ces acquisitions. L'Espagne abandonnait néanmoins à la France : l'Artois (sauf Aire et Saint-Omer), Gravelines, Bourbourg, Landrecies, Avesnes, Philippeville et Mariembourg, Thionville et Montmédy. Est-il possible de comprendre les faiblesses de la défense espagnole ? Les Pays-Bas furent pratiquement exclus de toute participation active à la défense de leur territoire. Les contingents nationaux ne dépassaient pas mille huit cents hommes, alors que de nombreux volontaires «wallons» combattaient dans les tercios.

(p.147) Louis XIV revendiqua, au nom de sa femme, Marie-Thérèse, une partie des Pays-Bas : le Brabant, Anvers, le Limbourg, Malines, une fraction de la Gueldre, Namur, le Hainaut, l' Artois, Cambrai, la Franche-Comté et une fraction du duché de Luxembourg.

Louvois avait constitué un puissant outil de guerre. Sans plus attendre, Louis XIV lança son armée à l'attaque en 1667. Ce fut une «promenade militaire». Les places, indéfendables, tombèrent rapidement : Bergues le 5 juin, Furnes le 12, Tournai le 24, Douai le 6 juillet, Cambrai le 18, Audenarde le 31. Seule Lille ne succomba qu'après un long siège, du 2 au 28 août. Campagne de prestige, sans gloire réelle, menée par la terreur contre une régente impuissante, une résistance inorganisée, des troupes espagnoles mal payées et se débandant pour piller à l'instar des agresseurs. Tout le pays fut ravagé, les forêts aux couvents coupées sur ordre de Louvois, homme d'Etat efficace, dur et impitoyable. « Il ne faut plus songer », écrivait-il, peu après, « à gagner la Flandre sans troupes ni canons, en négociant avec des moines et en accordant des privilèges ».

Les Provinces-Unies s'inquiétèrent de la présence d'un tel voisin. Elles s'allièrent à l'Angleterre et à la Suède. Ensemble elles donnèrent un coup d'arrêt aux ambitions de Louis XIV; il ne le leur pardonnera pas. Le traité d'Aix-la-Chapelle (1668) lui accordait une ligne de villes : Furnes, Bergues, Lille, Audenarde, Tournai, Douai, Ath, Courtrai, Armentières, Binche, Charleroi. Il devait par contre restituer la Franche-Comté, qu'il avait conquise sans difficulté. Ce traité donnait à la France, non pas surtout des régions ou des provinces mais, le plus souvent, des places fortifiées. La nouvelle frontière du nord, dessinée en dents de scie, était à la fois défensive et offensive ; elle assurait aux Français le libre passage de la Sambre (à Charleroi), de l'Escaut (à Tournai et à Audenarde), de la Lys (à Courtrai).

Les coups de force se succédèrent, notamment en Lorraine, tandis que l'argent français désagrégeait la « triple alliance » et laissait finalement les Provinces-Unies isolées. Elles avaient refusé l'offre de Louis XIV, tendant au partage des Pays-Bas, et préféraient de loin l'existence d'un État-tampon au dangereux voisinage de la France. Il allait leur en coûter cher.

(p.148) La première offensive française, en 1672, fut rapidement menée.  Les Pays-Bas espagnols ne servirent que de couloir de passage entre Charleroi et Maestricht, le long de la Meuse à travers la principauté de Liège, neutre, et par des territoires relevant de Munster et de Cologne. Les deux armées réunies franchirent le Rhin, événement célébré à l'envi, bien qu'il ne fût pas techniquement très difficile. Ce mouvement «tournait » les positions hollandaises de l'Yssel.  Mais les Français tardèrent à exploiter leurs succès et les Hollandais percèrent leurs digues, inondant sans hésiter le plat pays.

Ils offrirent en même temps à Louis XIV de larges compensations: Maestricht, les villes du Rhin, Bois-le-Duc, Breda, Berg-op-Zoom.  Mais le roi exigea tout le sud des Pays-Bas et posa d'autres conditions inacceptables. Un coup d'État porta au pouvoir Guillaume d'Orange ; le nouveau stadhouder avait vingt-deux ans, des qualités d'homme d'État, et il haïssait la France. Cet événement, le coup d'arrêt à l'invasion, la crainte inspirée à l'Europe par une ambition démesurée, provoquèrent la création d'une ligue associant l' Autriche, le Danemark, le Brandebourg et des princes allemands. La guerre se déplaça vers le Rhin, la Westphalie, la Moselle, l' Alsace.Des négociations, amorcées en juin 1673, avortèrent à cause des prétentions de Louis XIV sur Bréda, Bois-le-Duc, et visant la liberté du culte catholique dans les Provinces-Unies.

Les Français se trouvaient encore en Hollande; les Pays-Bas espagnols leur servaient en somme d'arrières ; l'Espagne, dans la logique des choses, fut tentée de s'allier aux Provinces-Unies, au sein d'une coalition où figuraient aussi l'empire et le duc de Lorraine. Devant cette menace, Louis XIV se résigna à évacuer la partie occupée de la Hollande, après l' avoir fait dévaster. L' Angleterre abandonna la France ; d' autres princes allemands se joignirent à la coalition, à l'exception de la Bavière. Les Pays-Bas redevinrent le champ de manoeuvres stratégiques et de batailles. L'armée de Condé y livra la bataille de Seneffe (août 1675), tandis que Turenne conduisait une éblouissante campagne en Alsace. Louis XIV reprenait l'avantage, mais la guerre devenait vraiment européenne, pendant que les négociations piétinaient; on se battit en Catalogne, en Sicile, dans la Méditerranée, dans la Manche et aux Antilles. Aux Pays-Bas se poursuivit la guerre de sièges qui satisfaisait les goûts de Louis XIV par leur caractère spectaculaire. En 1676, prise de Condé, Bouchain, Aire; en 1677, Valenciennes, Cambrai, Saint-Omer, pendant (p.149) que Guillaume d'Orange se faisait battre à Cassel. L'année 1678 fut jalonnée par la prise de Gand, d'Ypres et par le siège de Mons.

Des pourparlers avaient été engagés dès 1675, mais il fallut l' alliance déclarée de Charles II d' Angleterre avec les Provinces-Unies, et le débarquement de troupes anglaises à Ostende pour les faire aboutir.

La paix de Nimègue se composait en fait de quatre traités. Les deux premiers, entre la France et les Provinces-Unies, restituaient à ces dernières leurs anciennes frontières plus Maestricht. Le troisième (17 septembre 1678), conclu avec l'Espagne, lui rendait Charleroi, Binche, Ath, Audenarde, Courtrai, c'est-à-dire les anciennes têtes de pont, mais la France absorbait la Franche-Comté, Aire et Saint-Omer, c'est-à-dire l'Artois, Valenciennes, Cambrai, Bouchain, Condé, Ypres, Bailleul, Cassel, Maubeuge. Le quatrième traité intéressait l'empire.

Le «pré carré » prenait forme. Vauban intervint dès 1677 comme commissaire général aux fortifications. Ses projets visaient essentiellement à adapter les données mathématiques des tracés aux sites des places à défendre, en tenant compte de leurs points faibles et de leurs points forts. Ces principes avaient été appliqués simultanément aux villes acquises par la France : Philippeville, Charleroi, Ath, Audenarde, Courtrai, Douai, Le Quesnoy; Brisach et Philipsburg dans l'Est, Pignerol dans le Sud-Est. Nul doute qu'il y ait eu un plan d'ensemble. Entre la Manche et le Rhin, la frontière était coupée plus ou moins perpendiculairement par la Lys, l'Escaut, la Sambre, la Meuse, la Moselle, les Vosges : autant de secteurs, où seront installées des places qui assureront non seulement une continuité frontale, mais aussi une protection des flancs. Dans le secteur Lys-Escaut, par exemple : Aire et Saint-Venant ; en profondeur, le long de la Lys : Condé, Valenciennes, Bouchain, Cambrai, échelonnées sur l'Escaut ; dans l'intervalle, Lille, Béthune, Douai, Arras et les lignes de canaux. Louis XIV accorda sa confiance à Vauban dans ce domaine et lui permit ainsi de « remodeler" des villes qui en garderont longtemps l'empreinte et le caractère de cités fermées. On y retrouve la majestueuse ordonnance, l'harmonie des proportions, la régularité du classicisme, une architecture militaire fonctionnelle, dans le cadre artistique' de l'époque.

L'histoire des guerres de Louis XIV est plutôt monotone, si l'on fait abstraction de leurs à-côtés pittoresques et des misères qu'elle apportaient aux populations.

(p.154) En ce qui concerne les Pays-Bas, la chronologie des événements militaires s'établit comme suit :

 1688 : les Français occupent le pays de Liège, théoriquement neutre ;1689 : ils prennent Walcourt, Menin, Hondschoote.1690 . victoire du maréchal de Luxembourg, à Fleurus. Occupation de Furnes, Dixmude, Courtrai. Exploitation du pays de Waes ;1691 : siège et prise de Mons. Destruction de Hal. Bombardement de Liège ;1692 : siège et prise de Namur. Victoire de Steinkerque; 1693 : reconquête de Furnes et Dixmude; prise de Huy; victoire de Neerwinden ; prise de Charleroi ;1694 : les Français reperdent Huy ;1695 : le maréchal de Villeroy fait effectuer l'effroyable et injustifiable bombardement de Bruxelles, qui en ruine toute la partie centrale: trois mille huit cent trente maisons détruites, quatre cent soixante fortement endommagées, trois mille bombes et mille deux cents boulets rouges. Les Français reperdent Namur ;1696 : bombardement de Givet ;1697 . les Français s'emparent d'Ath.

Ces dates et ces quelques faits indiquent le caractère compassé et sans décision réelle d'une telle guerre, dont la conclusion générale ne pouvait être que l'épuisement et le besoin d'une paix, fût-elle une simple trêve. Pour comprendre quelque peu ces méthodes de guerre, il faut tenir compte de la théorie juridique suivant laquelle « toute terre est propriété du souverain ». La ruiner signifiait donc affaiblir l'adversaire tout en suppléant à l'absence de toute logistique (c'est-à-dire de tous ravitaillements organisés et réguliers), idée inconnue à cette époque. Ce que l' on appelait d'un terme général les «fourrages » était donc chose normale ; seule l'absence de discipline des troupes les transformait parfois en entreprises de dévastation. Les réactions des populations étaient rarissimes et sporadiques, mais nous ne pouvons oublier ici l'action des « partisans » mot pris dans l'acception du temps, c'est-à-dire des groupements légers, agissant de façon autonome, sous des chefs régulièrement reconnus, destinés à la « guerre de course », le plus souvent en mission de renseignements ou de contre-information, et pratiquant aussi des raids au départ d'une base. La plus connue de ces troupes fut celle (p155) de Jacques Pastur, constituée le 1er octobre 1691, pour la défense de la forêt de Soignes contre toutes déprédations et pour donner la chasse aux partis français.

Les sentiments des populations belges nous sont suggérés dans un mémoire de Vauban, établi en 1689 et relatif aux fortifications de la ville d'Ypres. Parmi les« défauts » de cette place il citait « l'inclination que ses peuples conservent pour les Espagnols, par le souvenir de la liberté dont ils jouissaient sous leur domination, par la douceur avec laquelle se levaient les droits du roi (par les gens du pays, ce qui détournait la haine sur ces gens-là et non sur les Espagnols)... Les Espagnols se mariaient avec eux alors que nous (Français) ne souffrons pas que nos officiers majors prennent alliance avec eux ni que leurs filles se marient avec leurs voisins non sujets du roi. » Ce regret du régime espagnol, difficilement compréhensible pour des Belges qui ne se souviennent que de l' oppression sanglante de la seconde moitié du XVIe siècle, indique assez la tiédeur des populations à l'égard des occupants français.

Les traités de Ryswyck, conclus le 20 septembre 1697, restituèrent au roi d'Espagne Charles II, Luxembourg, Chiny, Charleroi, Mons, Ath, Courtrai, mais accordèrent aux Hollandais le droit d'installer des garnisons de sûreté dans les places de Charleroi, Binche, Audenarde et Gand. Louis XIV restituait la Lorraine, mais gardait Strasbourg. Le coup d'arrêt était néanmoins fort net.

   

La guerre de la Succession d'Espagne

 

Renonçant à la guerre comme instrument de son impérialisme, Louis XIV recourrait-il à des négociations diplomatiques pour régler la succession du roi d'Espagne, Charles II, mort sans héritier direct. Un projet de partage fut envisagé, qui eût laissé au dauphin de France les provinces italiennes relevant de l'Espagne, quitte à les échanger plus tard contre la Lorraine, Nice et la Savoie. Il n'y était pas question des Pays-Bas espagnols. Louis XIV en abandonnait-il l'idée ? Le problème ne se posa pas sous ce jour, car Charles II, mort le ler novembre 1700, cédait ses États à un petit-fils de Louis XIV, Philippe d' Anjou. Par son acceptation, le roi de France courait inévitablement à la guerre. Il ne pouvait pourtant agir autrement, car une renonciation eût fait le jeu des Habsbourgs d' Autriche. Quelques maladresses aggravèrent la situation. Sitôt devenu roi d'Espagne, Philippe V se préoccupa d'expulser les garnisons hollandaises (p.155) de Luxembourg (deux mille cinq cents hommes), de Namur (mille huit cents) de Mons (quatre mille. cinq cent soixante), d'Audenarde (mille cinq cents) et d' Ath (mille cinq cents). Il y fallait surprise et vitesse d'exécution, mais rien ne pourrait se faire sans l'accord du gouverneur des Pays-Bas, Maximilien de Bavière. Il fut réalisé et Maximilien entra dans le camp franco-espagnol. L'opération réussit pleinement, le 6 février 1701, sans incident. Il est curieux de constater qu'à Namur cohabitèrent pendant quelques jours des troupes hollandaises, espagnoles, françaises, allemandes, anglaises et écossaises. Les Provinces-Unies obtinrent de rappeler leurs unités, et bientôt les troupes françaises se répandirent dans les Pays-Bas espagnols, occupant des villes voisines de la Hollande et jusqu' en Gueldre.

Les Provinces-Unies se sentirent de nouveau menacées. L'armée espagnole dans les Pays-Bas, jusqu'alors lamentablement pauvre, fut rapidement réorganisée par le marquis de Bedmar, en cinquante-deux bataillons de sept cent cinquante hommes et quarante-neuf escadrons plus, en 1702, la valeur de neuf bataillons de milice dans le Hainaut, en Flandre et dans le Brabant. Maximilien-Emmanuel de Bavière, un instant écarté par méfiance, devint « vicaire général des Pays-Bas », le 10 septembre 1702.

 Il fallait assurer la protection des régions les plus riches contre les attaques et les «fourrages ». Le général d' Artagnan proposa la création d'une ligne défensive d'Anvers à la Meuse. Cette ligne s'appuya au fort d' Austruweel sur le Bas-Escaut, suivit la digue de Merxem, passa par Kessel jusqu'à la Petite-Nèthe et longea la Grande-Nèthe jusqu' à l' est de Lierre ; des tranchées la relièrent au Démer, obstacle prolongé par la Gette et la Petite-Gette jusqu'à Orp-le-Petit, puis par un nouveau système de tranchées jusqu'à la Mehaigne.

Telle était la situation lorsque, le 15 mai 1702, Anglais et Hollandais déclarèrent la guerre à Louis XIV. Ce dernier avait obtenu de son petit-fils, Philippe V, le transfert à la France du monopole du commerce espagnol par Cadix, ainsi que celui de la traite, au grand dam de l'Angleterre, qui s'en vit dépossédée. La nouvelle coalition groupait l'empire, le Brandebourg, le Hanovre, la Saxe, le Danemark, l' Angleterre, les Provinces-Unies ; elle disposait de deux grands capitaines : le prince Eugène de Savoie et le duc de Marlborough. Les troupes franco-espagnoles comptaient pour l' ensemble du territoire cent quarante-huit bataillons et deux cent deux escadrons (p.157), plus trente-deux bataillons dans les places. Notons incidemment que nous y retrouvons Jacques Pastur, autorisé à lever un régiment mixte de dragons à pied et à cheval, cette fois à la disposition des Français, qu’il avait si ardemment combattus. Les Pays-Bas espagnols, passés sous l'autorité directe de Philippe V d'Anjou, prince français, et sous l'autorité indirecte mais plus certaine de Louis XIV, avaient accepté ce Changement avec lassitude et résignation, mais aussi avec cet indéracinable sentiment de loyalisme à l'égard du souverain légitime. Lorsque Louis XIV se fit remettre par son petit-fils tous les pouvoirs dans les Pays-Bas (novembre 1700), l'opinion publique, pour autant qu'il soit possible d’en parler, se partagea entre partisans de la maison d' Autriche, dits les «cuirassiers », et fidèles de Philippe V. Les premiers comprenaient une partie de la noblesse autochtone, des membres des Conseils et cours de justice, de riches bourgeois, les métiers, irrités par l'influence française et les lourdes contributions, et par le souvenir, tout récent encore, du bombardement de Bruxelles, en 1695. Ce souvenir fâcheux fut ravivé du reste par des mesures vexatoires :une splendide réception organisée en faveur d'un grand chef français, le duc de Berwick, le 13 août 1701 , jour anniversaire de ce bombardement. Citons une curieuse phrase d'un officier français, M. de la Colonie, dans ses Mémoires, édités à Bruxelles en 1737 .« Ils (les Namurois} ajoutaient que nous nous applaudissions seuls et que nous méprisions le reste du genre humain, que nous mettions au-dessous de nous de nous conformer aux façons du pays Où nous avions à vivre. »

 Les Pays-Bas constituaient somme toute un vaste camp retranché protégé par les lignes du Brabant. Bien que la guerre eût ces provinces pour enjeu principal, elle en resta longtemps écartée, se déroulant en Italie, mais aussi dans la Gueldre, où les alliés prirent Venlo (23 septembre 1702), Stevensweert (2 octobre 1702), Roermonde (7 octobre 1702), puis Liège, ce même mois. En été, 1703, Marlborough s'empara de Huy (23 août), de Limbourg (27 septembre) Les duchés de Gueldre et de Limbourg étaient perdus. L' année 1704 fut relativement calme dans les Pays-Bas, pendant que les Franco-Bavarois subissaient une lourde défaite à Blenheim (ou Hoechstadt), le 13 août. Maximilien-Emmanuel, revenu aux PaysBas, dirigea la campagne de 1705 ; aidé, et souvent contrecarré, par le maréchal de Villeroi.

(p.161)  Charles VI continua la guerre contre la France, subissant échec sur échec, et dut consentir finalement aux traités de Rastadt (6 mars 1714) et de Baden (7 septembre 1714). L'accord d'Anvers (15 novembre 17 15) régla enfin le mode de transmission des Pays-Bas à l'empire. Pendant ces deux années, ils étaient restés livrés à l'arbitraire des Provinces-Unies qui, avec l'aide de l'Angleterre et même de la France (convention de juillet 1713), consomma leur ruine sans que les nouveaux maîtres autrichiens firent preuve d'énergie.

Le traité d'Anvers faisait des provinces belges la grande victime des ambitions (…) de Louis XIV, mais aussi de leurs propres faiblesses et divisions. Largement entamées au sud, elles perdaient des territoires en Flandre zélandaise et en Gueldre, subissaient la fermeture de l'Escaut, se voyaient imposer des traités de commerce et des impôts désastreux et devaient accepter la présence militaire hollandaise. En ces années pénibles, les Belges souffrirent de leur particularisme étroit, défaut majeur qui se retrouvera encore au cours de leur histoire. Il les mit chaque fois en état d'infériorité devant une France, centralisée déjà et cohérente autour du trône, et devant les Provinces-Unies, exaltées par la grandeur de leur destin depuis plus d'un siècle, et du reste à la veille d' en perdre les fruits en face d'une Angleterre grandissante et vorace. Louis XIV mourut le 1er septembre 1715, laissant le trône à son arrière-petit-fils, tandis que Philippe V, roi d'Espagne, restait nominalement en guerre avec l'empire jusqu'en 1735.

(p. 165) La seconde moitié du XVIIe siècle, avec la fermeture de l'Escaut et les constantes agressions françaises vit la décadence totale dans tous les domaines. La langue française devint la seule langue véhiculaire d'une élite cultivée, les dialectes thiois se limitant aux couches populaires. Toute cette période connut une « atonie » prolongée de la culture dans les Pays-Bas, qui ne trouvait plus rien à quoi se rattacher.

 Par les invasions des armées de Louis XIV, l' influence française, devint « écrasante », étouffante. Tout fut français d'inspiration: théâtre, presse, formation intellectuelle des rares élites, rejetant le reste dans une ombre épaisse et bannissant l' ancienne originalité de ces provinces. La situation y était tellement lamentable qu'elle permit à Voltaire d'écrire en 1740, sans trop d'exagération : «Ce n'est pas ici le pays des belles-lettres ; Bruxelles est l'éteignoir de l'imagination ; le séjour de l'ignorance, de la pesanteur, des ennuis et de la stupide indifférence. " « Un vrai pays d'obédience, privé d'esprit, rempli de foi.» Après 1772, la Belgique s'entrouvrit à la littérature « philosophique », notamment aux oeuvres de Montesquieu et de Necker. Dans la principauté de Liège, la francisation fut plus rapide et plus intense, en même temps que les « contrefaçons " de livres édités à Paris s'y multipliaient.

  

(1790)

(p.170) L' exposé des événements de cette époque, à coup sûr curieuse et déconcertante, n'entre pas dans le cadre du sujet. Il nous suffit d'indiquer que cette «révolution brabançonne » avait la faveur de Paris, car elle affaiblissait l'influence de l'Autriche, installée aux frontières nord d'une France révolutionnaire. Les états généraux avaient fait sonder les milieux gouvernementaux français. Deux agents, Sémonville et Ruelle, tentèrent vainement de faire arborer les couleurs de la France à Bruxelles (25 février 1790). Le général Dumouriez, appelé en consultation, resta dix-sept jours à Bruxelles, rédigeant un « mémoire militaire » adressé au Congrès souverain. Il estimait que la France ne pourrait tirer aucun avantage d'un tel chaos politique et militaire, car, à son avis, la défaite serait rapide.

La lutte se fixa dans les Ardennes et sur la Meuse, entre Dinant et Hastière, jusqu’en novembre 1790. La proximité de la frontière française amena le général d'Happoncourt, commandant la gauche autrichienne, à prendre contact avec le commandant de la place de Givet, le chevalier de Jannet, en vue d'éviter le passage par la France d'une colonne de patriotes pouvant ensuite l'attaquer à revers. Il lui fut répondu que, sur instruction éventuelle du gouvernement de Paris, on laisserait passer un corps de patriotes, mais après l'avoir désarmé, comme on l'avait déjà fait pour un bataillon autrichien. Par contre, la population de Givet réagit avec vigueur et contraignit Jannet à écarter de la ville tous les émigrés brabançons du parti impérial.

 Lorsque s'affirma la victoire autrichienne, les éléments les plus compromis se réfugièrent : les conservateurs (vandernootistes) en Angleterre et en Hollande, les plus farouchement révolutionnaires (les vonckistes) en France, à Paris et dans la région de Lille. Ils s'y rencontrèrent avec les radicaux de la Révolution liégeoise, car le peuple de Liège s'était révolté, lui aussi, le 18 août 1789, contre son prince-évêque.

(p.171) Un rapide retour en arrière esr ici nécessaire. Une succession presque continue de princes-évêques bavarois, entre 1581 et 1723 n'avait pas réussi à rétablir dans la principauté l'influence germanique, tout d'abord sapée par l'influence espagnole, puis par l'infiltration des idées françaises. Après 1713, Liège rentra dans le « cercle de Westphalie », membre du Saint-Empire romain et relevant à ce titre de la chambre de Wetzlar, tout en restant toujours autonome. Liège fit souvent appel à cette chambre pour régler les conflits incessants entre l'évêque, le chapitre et les états. La principauté réussit à rester à l'écart des Pays-Bas autrichiens et connut une longue période de tranquillité relative et de restauration économique, d'industrialisation sur la Meuse en amont de Liège (sidérurgie) et sur la Vesdre (lainages).

On ne découvre aucune volonté ferme de réformes politiques ou sociales, jusqu'à l'avènement, en 1772, du prince-évêque François Charles de Velbrück, qui se réclamait de la philosophie nouvelle et de la politique éclairée » , c'est-à-dire de la défense des droits du peuple contre les privilégiés. Il était donc logique que la principauté s'ouvrît davantage encore aux idées françaises des Encyclopédistes tout comme aux goûts artistiques venus de Paris. La France monarchique avait favorisé, en 1784, l'élection du prince-évêque de Hoensbroeck, dont l'avènement avait donné un coup de frein aux idées libérales. Aussi la nouvelle de la prise de la Bastille fut-elle à Liège le détonateur d'une révolution menée au nom des droits de l'homme er des revendications du prolétariat industriel. L'évêque dut fuir Liège dans la nuit du 26 au 27 août 1789, sous la pression populaire, mais, tout comme en France, la bourgeoisie, conduite par Bassenge, en cueillit les fruits. La chambre de Wetzlar lança un ultimatum, le 4 septembre, et chargea les trois directeurs » du cercle de Westphalie : le roi de Prusse (en sa qualité de duc de Clèves), l'électeur de Cologne et l'électeur Palatin, de l'«exécution militaire » . Après hésitation, la Prusse se décida à éviter une fusion possible des deux nouvelles républiques, Liège et Pays-Bas, qui pourraient par la suite faire cause commune avec la France révolutionnaire. Quatre mille Prussiens et mille Palatins occupèrent la ville de Liège, mais l'évacuèrent le 16 avril 1790. Les troubles reprirent ; Liège organisa sa défense, remporta même deux succès sur l'armée du cercle, à Maeseyck et à Genck, dans le Limbourg. L'Autriche se résolut enfin à intervenir. Le rétablissement du pouvoir autrichien dans les Pays-Bas et l'insuccès (p.172) de la Révolution liégeoise eurent des conséquences à échéance différée, par l'émigration forcée, en France, des libéraux et des radicaux. Pendant qu’ils se regroupaient dans le nord de la France, une émigration en sens inverse peuplait les Pays-Bas, redevenus autrichiens, de Français fuyant la Terreur. Ils irritèrent la population par leur jactance, leur insolence, pendant que des émissaires du régime révolutionnaire travaillaient le peuple et que la gouvernante Marie-Christine signalait avec lucidité l' aveuglement du clergé, qui ne sentait pas le danger de se détacher du souverain et n' apercevait pas la menace représentée par le système français.

 Or cette menace se précisait, et l' Angleterre s' en inquiétait, bien qu'en 1792 encore son opinion publique ne fût pas défavorable aux premières réformes en France. Le gouvernement de Paris s'efforça de convaincre Londres qu' il ne songeait nullement à conserver les possessions autrichiennes ni, à plus forte raison, à annexer les PaysBas. «Si nous sommes forcés de saisir la Belgique pour notre sécurité, nous renonçons à toute réunion. » Cette déclaration du 20 avril 1792 coïncida avec la déclaration de guerre à l' Autriche, et le Premier ministre anglais Pitt y répondit par une promesse de neutralité.

Après les premiers échecs et la débandade des armées françaises dans les régions de Tournai et de Mons (avril-juin 1792), après la canonnade de Valmy (20 septembre 1792), après le terrible bombardement de Lille par le duc Albert (29 septembre au 6 octobre), qui provoqua des représailles ultérieures des Français, la victoire de Dumouriez à Jemappes, le 5 novembre, scella le destin de la Belgique. La Convention jacobine décida de pousser la guerre de conquête jusqu'à la barrière du Rhin. Fin décembre, les Français se trouvaient à Aix-la-Chapelle, devant Maestricht et Venlo. Alors se manifestèrent des divergences de vues entre Dumouriez et son gouvernement. Le premier envisageait la création d'une république belge, indépendante mais alliée à la France, le second exigeait l' annexion pure et simple, pour résoudre une situation financière déjà détériorée en s'assurant le gage des richesses de la Belgique et de la principauté de Liège. La Convention vota le 15 décembre 1792 un décret qui supprimait toutes les autorités établies dans les territoires occupés, prévoyait l'élection de représentants provisoires par les communes, excluait ceux qui refuseraient de prêter serment à la Liberté et à l'Égalité, décidait la saisie de tous les biens (p.173) du prince et des corps laïcs et ecclésiastiques, à l' intervention de commissaires français. Une phrase de ce document est éloquente: «Nous ne prenons rien ; nous réservons tout pour les frais de la guerre. Nous augmentons notre propre puissance, puisque nous aurons un moyen d'écoulement de nos assignats et que l'hypothèque que fourniront les biens mis sous la sauvegarde de la République augmentera le crédit de ces mêmes assignats.» Ce décret, qui annonçait implicitement une annexion, fut mal accueilli par l'immense majorité des citoyens belges. Le général Dumouriez, conscient de cette situation et de ses conséquences possibles, revint à Paris pour tenter de le faire rapporter et d'éviter ainsi une rupture avec l' Angleterre et avec la Hollande. L' Assemblée, qui ressemblait sans doute à toutes les assemblées, subissait la loi de la fraction la plus violemment énergique. La pression jacobine réussit à faire décider par la Convention, le 13 janvier 1973, l'exécution de ce décret. Le 1er  février, la Convention déclara la guerre à l'Angleterre et à la Hollande.

Pendant ce temps, avec habilité, les commissaires jacobins mettaient en oeuvre les moyens de propagande, de coercition, au besoin de discrimination, pour aboutir à un plébiscite qui approuverait la « réunion. » Le 1er mars 1973, la Convention décréta l'annexion des Pays-Bas autrichiens que Carnot, l'« organisateur de la Victoire », qualifia de « retour aux frontières naturelles » et de « simple restitution ».

La Révolution restait en cela fidèle à la politique d'impérialisme dynastique et à son argumentation faisant fi des réalités historiques. Sous le couvert d'une propagation de la Liberté, il s'agissait tout simplement d'une expansion par la force, de l'exportation d'une . monnaie détériorée, de la régularisation d'une exploitation systématique des ressources de ces provinces. Ce décret d'annexion du 1er mars 1793 coïncida exactement avec le premier échec des armées françaises sur la Roer. Elles durent lever le siège de Maestricht, évacuer Liège, se replier sur Tirlemont (15 mars), sous la poussée autrichienne. Dumouriez, accouru en hâte, libéralisa le régime jacobin pour tenter de regagner des sympathies, mais sa défaite à Neerwinden (18 mars), puis à Louvain (21 mars), l'amena à traiter avec Cobourg et à ramener son armée à la frontière. Le régime  (p.174) autrichien fut rétabli sur-le-champ, avec l'archiduc Charles comme gouverneur général.

Aux exactions et aux pillages des soldats français succédèrent sans transition les pillages et les exactions des soldats allemands et autrichiens. Mais il faut reconnaître, à la lumière de nombreux témoignages d'époque, que cette « libération » épargna tout au moins aux provinces belges les excès de la TerreUr, dont elles n’avaient eu qu'un avant-goût.

En juin 1793, la Terreur jacobine se déchaîna dans son impitoyable rigueur. La Convention ne considérait la perte des Pays-Bas autrichiens que comme temporaire, ne portant nullement atteinte à « ses droits ». Elle décidait que « les pays réunis font partie de la République française.  Avec une énergie qu'i1 faut admirer, le Comité de salut public préparait une guerre de reconquête à outrance, envoyant de nombreux agents propagandistes en Belgique, en Rhénanie, dans les cantons suisses, en Italie. Carnot comme stratège, Barthélemy comme diplomate, furent les grands inspirateurs de cette politique, qui s'attacha tout d'abord à retirer le roi de Prusse de la coalition.

Le programme des conquêtes fut clairement énoncé par l'arrêté du 18 septembre 1793 : prendre des otages, désarmer les habitants, imposer des contributions aux riches et aux corporations religieuses, faire vivre les armées aux dépens du pays ennemi ; enlever tout ce qui n’était pas strictement indispensable à la vie des habitants, saisir l'argenterie des édifices religieux et tous les biens publics transportables.

Les rapports de « représentants du peuple », de généraux tels Van Damme et Pichegru, se font l'écho de la réalisation de ce programme : Menin et ses environs ont « produit environ dix millions ; Ostende et Courtrai sont pillés; des propriétés et des châteaux sont incendiés ».

Après une relative accalmie pendant l'hiver 1793-1794, tout se précipita. Il semblait pourtant, au printemps 1794, que la situation de la France fût presque désespérée, dominée sur les mers, menacée sur toutes ses frontières et même à l'intérieur (Vendée, Lyon, Toulon). Or, le 28 mai, le Comité de salut public confirma que « toutes les richesses des pays conquis » devront converger immédiatement vers la France ». Les opérations de reconquête avaient débuté le (p.175) 17 février pour l' armée du nord, les 9 et 18 mars pour les armées de la Moselle er des Ardennes. Elles connurent tout d'abord quelques échecs et des tâtonnements. En Flandre, Furnes et Courtrai furent pris, et Menin assiégé. Dans le Luxembourg, après avoir réoccupé Arlon le 21 mai, Jourdan, à la tête de vingt-cinq mille hommes, marcha par Saint-Hubert, Rochefort et Dinant pour rejoindre devant la Sambre l'armée des Ardennes. La campagne de 1794 ne fut pas un raz-de-marée. Pichegru dut attendre le début de juillet pour voir faiblir la résistance des coalisés et se dire maître de la Flandre maritime, avant de conquérir la Flandre zélandaise, Gand le 4 juillet, Audenarde le 5, Alost les 6 et 7, Termonde le 10, et entrer à Bruxelles le 9 juillet.

A cette même époque, après des combats acharnés pour les passages de la Sambre et pour Charleroi, qui avaient rempli presque tout le mois de juin, les chefs coalisés décidèrent le 25 juin un suprême effort. Et ce fut la fameuse journée de Fleurus (26 juin), couronnée par une éclatante victoire française. Après quelques jours, Jourdan reprit sa progression, facilitée par les malentendus entre les coalisés qui, au lieu de défendre une ligne Gand, Mons, Namur, se retirèrent sur une position Anvers, Malines, Louvain, Namur. Pas pour longtemps, car les Hollandais ne songeaient plus qu'à défendre leurs frontières, les Anglais à ne pas s'écarter de la mer et des bouches de l'Escaut, les Autrichiens à ne pas se laisser couper du Rhin, et les Prussiens à essayer de tirer parti de cette situation dans leur intérêt propre. La ligne de défense prévue fut rompue par la fougue française dans la journée du 15 juillet ; Anvers est occupé sans combat le 23 juillet et Liège le 27 (date précise du 9 thermidor). Cette dernière ville fut bombardée par l'artillerie autrichienne, des hauteurs de la Chartreuse, pendant trois jours.

La dernière position défensive, établie sur le bas Rhin, dans la Gueldre, à Roermonde, Venlo, Maestricht, la Chartreuse, les hauteurs de Sprimont et d' Aywaille, et placée sous les ordres des généraux belges Clerfayt, Beaulieu et Baillet-Latour, fur enfoncée, précisément dans le secteur jugé le plus inaccessible, celui de l' Amblève et de l'Ourthe, le 18 septembre. Cette nouvelle défaite scella l'abandon définitif des territoires belges et liégeois, le 20 septembre, à l'exception de Maestricht, qui soutint un siège du 22 septembre au 4 novembre, et de Luxembourg, qui résista jusqu'au milieu de 1795.Il nous tarde d' en finir avec ces opérations au cours desquelles (p.176) les populations eurent un rôle absolument passif. De cette période désolante subsistent d'émouvants témoignages des destructions perpétrées par des généraux révolutionnaires : les ruines imposantes des abbayes d' Aulne, de Villers-la-Ville et d'Orval. Il est inutile de multiplier les exemples de villes et de villages mis à sac et parfois à feu, suivant l'ordre de Carnot . « Il faut dépouiller le pays et le mettre dans l'impuissance de fournir aux ennemis les moyens de revenir. »

   

(p.177) CHAPITRE XXII L'annexion de la Belgique

  

Il est assez étonnant que la Convention ait attendu plus d'une année avant de décréter, le 1er octobre 1795, la réunion des provinces belges à la France. L'une des raisons est probablement que la France révolutionnaire se trouvait engagée contre de nombreux adversaires et que le sort des territoires conquis dépendait des résultats de ces actions militaires. Mais il semble aussi que ce long délai ait permis de réaliser la première partie du programme, c'est-à-dire l'exploitation systématique des ressources de la Belgique. Et encore, la relative modération de la politique de la Convention après le 9 thermidor provoqua-t-elle une opposition entre ses représentants en Belgique et les jacobins belges restés fidèles à la plus farouche idéologie.

Pour apprécier la légitimité de cette «réunion», référons-nous aux déclarations de Merlin, rapporteur devant la Convention, puis ministre dans le Directoire. Selon lui, le vote de la « réunion » avait été fortement minoritaire en Belgique, dans six départements, nul dans celui des Forêts, quasi nul dans les Deux-Nèthes et la Meuse Inférieure. Mais, ajoutait-il, « la République peut et doit, soit retenir à titre de conquête, soit acquérir par des traités, des pays qui seraient à sa convenance, sans en consulter les habitants ». La Convention ne se fit donc pas scrupule d'annexer, non seulement les provinces belges et la principauté de Liège, mais aussi les territoires entre Meuse et Rhin.

Le Comité de salut public n' avait pas attendu ce vote pour procéder à une division administrative provisoire des territoires « réunis ». Après quelques tâtonnements, la nouvelle répartition s'inspira, dans l'ensemble, des limites séculaires des provinces historiques, sauf en ce qui concerne l'ancienne Flandre, partagée en deux : le (p.178) département de la Lys (Bruges) et celui de l'Escaut (y compris la Flandre zélandaise), chef-lieu Gand. Le Brabant devint le département de la Dyle (Bruxelles) ; le Hainaut, celui de Jemappes (Mons) ; Anvers, celui des Deux-Nèthes (Anvers) ; Liège, avec Malmédy, Saint-Vith, celui de l'Ourthe (Liège) ; le Limbourg, avec l'actuel Limbourg hollandais, celui de la Meuse-Inférieure (Maestricht) ; Namur, celui de Sambre-et-Meuse (Namur), et le Luxembourg, y compris l' actuel Grand-Duché, celui des Forêts (Luxembourg).

 Le 26 octobre 1795, l'annexion au duché de Bouillon ajouta un canton à chacun des départements des Forêts et de l'Ourthe, et les autres au département français des Ardennes. Le plus hétéroclite de ces nouveaux départements fut la Meuse-Inférieure, qui englobait des territoires ayant appartenu à la Hollande, à la principauté de Liège, à l'empire, au Palatinat, à la Prusse et aux Pays-Bas autrichiens. Cette restructuration n'alla pas sans protestations, surtout dans les pays de Liège et de Stavelot, qui comptaient pourtant parmi les plus chauds partisans de la Révolution. 

Cette première réforme annonçait le régime unitariste de la nouvelle Belgique sous les lois françaises. Le 25 octobre 1795, il fut précisé que ces lois ne seraient exécutoires dans les pays réunis qu'après une publication spéciale, et qu'en attendant subsisterait le régime d'exception. Fendant une année, l'introduction de la législation révolutionnaire fut désordonnée et provoqua des perturbations, jusqu'au 6 décembre 1796. Les nouvelles lois devinrent alors exécutoires en Belgique dès leur promulgation en France. A la tête de chaque département siégea une « administration centrale » , de cinq membres élus, flanquée d'un commissaire du Directoire, dit commissaire centraI, délégué du gouvernement. À la tête des communes de plus de cinq mille habitants, une administration municipale élue, de cinq, sept ou neuf membres, assistée d'un commissaire du Directoire, dit commissaire municipal. Dans les communes moins importantes, un « agent » élu chargé de la police et de l'état civil, et un « adjoint ». Tous les « agents » constituaient au chef-lieu de canton l'administration municipale du canton, avec un président élu et un commissaire du Directoire.

Les communes belges perdaient ce qu'elles avaient voulu conserver au cours des siècles: leur autonomie administrative.

Les commissaires du Directoire, représentants du pouvoir exécutif, possédaient en fait des pouvoirs fort réduits ; il devait fatalement en résulter de l'anarchie. Anarchie administrative, dont les causes (p179) furent nombreuses : non-acceptation des postes par les autochrones, même dans les départements favorables aux idées nouvelles ; impossibilité, pour des raisons linguistiques évidentes, de découvrir dans les territoires flamands et hollandais, réfractaires du reste à ces idées, des agents ou des adjoints qui ne fussent pas illettrés ou qui fussent capables de tenir des registres en langue française. Car les autorités françaises se montrèrent fatalement allergique à ces nécessités linguistiques et toutes disposées à une francisation systématique.

Les cas de refus de coopération furent si nombreux dans le département de l'Escaut qu'on en vint, le 24 décembre 1796, à imposer aux réfractaires des « garnisaires" et une amende journalière. Une malencontreuse décision de la Convention vint aviver le mauvais vouloir : celle de faire du 21 janvier, date anniversaire de l'exécution du roi Louis XVI, une fête nationale, assortie de la prestation par tous les fonctionnaires du serment de fidélité à la République et de haine à la royauté. À l'exception des grandes villes, les cantons ruraux firent affluer refus et démissions.

Les Belges se défendaient aussi contre les exigences financières de la Révolution. Ils n'acceptaient les assignats qu'à des cours effondrés, la dépréciation atteignant, au début de 1796, 99,75 pour cent. Les marchands exigeaient des prix exorbitants pour les denrées. Mais ils ne purent échapper aux contributions extraordinaires imposées aux «pays réunis » et « formant leur contingent des frais de la guerre de la liberté ». Elles se traduisirent notamment par l'emprunt forcé, payable en Belgique en numéraire seulement. L'argent ainsi récolté fut directement envoyé à la Trésorerie de Paris. On sait que la politique financière du Directoire fut catastrophique, ne favorisant que la spéculation et la concussion.

A ces trop nombreux motifs d’irritation s' ajoutèrent les abus de pouvoir. Certes les Belges avaient échappé aux excès de la Terreur et aux génocides commis en France même (Vendée, Lyon), mais les autorités civiles, et plus encore les autorités militaires, usaient de procédés brutàux dans leurs réquisitions, encourageaient l' espionnage et la délation, « pour connaître les démarches de nos ennemis au milieu d'une foule de prêtres, de moines, de fanatiques dont nous n'entendons pas le langage ». (Note du commissaire central des Deux-Nèthes au ministre de l'Intérieur, 20 décembre 1795.)  Les questions religieuses furent une cause majeure de ferment. Le serment constitutionnel ne fut pas exigé des prêtres belges, mais (p.180) l'interdiction du port du costume ecclésiastique, des cérémonies à l'extérieur des lieux du culte, faisaient partie de l'héritage de la Convention. Il faut reconnaître que le Directoire en usa modérément au début, à la grande indignation des jacobins de Belgique. Ce n'était que partie remise; une loi du 1er septembre 1797 supprima en Belgique les ordres, congrégations, monastères, abbayes ; les religieux belges reçurent en guise de compensation des bons qu'ils ne pouvaient utiliser que pour l'achat de biens ecclésiastiques nationalisés. Déjà détruites en partie, les abbayes d'Orval, de Villers et d'Aulne furent livrées à la démolition par les acquéreurs. La situation resta néanmoins préférable à celle des religieux français, et il faut sans doute l'attribuer à l'habileté traditionnelle des Belges à tourner les lois de l'occupant.

Il n'y avait encore aucune menace de trouble grave, et le meilleur diagnostic nous paraît être cette opinion d'un fonctionnaire français du département de la Dyle sur l' « égoïste habitant qui ne veut être ni autrichien ni français » , et ne signalant que « quelques réactions de mauvais vouloir très localisées ». La Belgique souffrait pourtant de la dégradation des voies de communication, du blocus des ports : « Il n'y a presque plus d'autre commerce dans ce département ccelui de la Meuse-Inférieure que la contrebande. » Fabriques fermées, bétail décimé par l'épizootie ; les récoltes de céréales restaient abondantes, mais intransportables. L’insécurité se généralisait : bandes de «chauffeurs » , véritables petites armées de brigands.

Le calme relatif qui faisait croire à une certaine résignation du pays allait prendre fin avec la reprise de la persécution religieuse, après le 18 fructidor. On vit successivement abolir le costume ecclésiastique en public ; abolir les congrégations ayant pour objet l'éducation publique et les soins aux malades ; supprimer « les chapitres séculiers, les séminaires et toutes les corporations laïques des deux sexes ; suspendre l'université de Louvain ; proscrire tous les signes extérieurs du culte ». La loi du 19 fructidor imposa un serment de « haine à la royauté et à l'anarchie, d'attachement et de fidélité à la République et à la Constitution de l'an III». Elle légalisa la déportation. Le cardinal de Franckenberg, rentré en 1795 à Malines, son diocèse, fut arrêté et frappé de déportation le 9 octobre 1797, exilé à Emmerich. L'immense majorité des prêtres refusa le serment, (p.181) sauf à Liège (cinq cents serments, dont beaucoup furent ensuite rétractés). En un an, cinq cent quatre-vingt-cinq prêtres belges furent déportés, certains internés dans des villes de France, d'autres expulsés, et trente envoyés en Guyane; dix-neuf y moururent dont le « recteur magnifique » de l'université de Louvain. On en vint à la pratique des "messes aveugles" sans la présence du prêtre à l'autel.

Tout était prêt pour une explosion populaire. Quelle en serait l'étincelle ?

La loi du 18 fructidor an VI institua la conscription de tous les Français célibataires de vingt à vingt-cinq ans, répartis en cinq classes ; service de cinq ans en temps de paix, illimité en temps de guerre. La première levée fut décrétée le 3 vendémiaire an VII, suspendue toutefois en Vendée. En Belgique ce fut la révolte. Nous ne pouvons qu'en résumer à grands traits les faits saillants. Le 12 octobre 1798, émeute à Overmeire (département de l'Escaut) où l'on brûle les registres d'état civil. Une bande s'empare d'Axel, de Hulst, du Sas-de-Gand; une autre de Saint-Nicolas; une troisième, de la Tête-de-Flandre ( 19 octobre) bientôt délogée par une centaine de soldats de la garnison d' Anvers. La Campine se soulève à son tour, de Hoogstraeten à Turnhout, à Lierre et Diest ; les insurgés se font une place forte du terrain dit « Petit-Brabant», entre Escaut et Rupel. Des tentatives sur Audenarde, sur Louvain, échouent. Ces bandes sont en effet mal armées, mal organisées, sans aucun soutien extérieur. Leur seule chance est leur mobilité. Mais la répression s'est organisée, et elle sera sauvage. C'est la « traque générale " avec incendie des maisons suspectes, recensement obligatoire dans chaque famille, prise d'otages, colonnes mobiles sous le commandement unique du général Colaud. À Malines on fusille sur place quarante et un prisonniers ; on compte six cents morts à Hérenthals. Les Français ne subissent que des pertes insignifiantes.

Dans le Luxembourg sévit aussi une guerre de partisans, au nom significatif Klöppelkrieg, ou guerre des bâtons. Ici aussi on note des massacres à Clervaux, à Saint-Hubert, à Amblève, à Stavelot. Cela se prolongera pourtant pendant des mois.

En Campine se révèle enfin une organisation. Cette petite armée réussit à surprendre Diest, le 13 novembre ; encerclée, elle se replie habilement. Puis survient la prise de Hasselt par trois mille cinq cents hommes, dont un tiers sans armes, le 4 décembre. Le général Jardon, un Verviétois, donne l'assaut le 5 (...).

(p.184) Le Directoire avait suspendu la levée en masse en Belgique. Après le coup d'État du 18 Brumaire, les consuls évitèrent d'appeler tous les conscrits et accordèrent la faculté de remplacement par un suppléant, moyennent le paiement d'une prime de trois cents francs. Seuls les conscrits de l' an VIII furent convoqués, au nombre de trois à quatre mille, mais on n' atteignit pas ce chiffre, loin de là. Beaucoup furent réfractaires, d'autres s'échappèrent des colonnes ou désertèrent. Ce qui fit dire par Viry . « Ce peuple n'est pas un peuple de soldats. » Jugement assez exact, mais incomplet, car d'autres facteurs jouaient : la nostalgie de l' Ancien Régime, la question religieuse, l'obstacle de la langue flamande.

Après la paix de Lunéville les officiers autrichiens démissionnaires purent résider en Belgique ; les Belges encore au service de l' Autriche reçurent le droit d'option, mais, s'ils désiraient rester autrichiens, ils durent vendre dans les deux ans leurs biens situés « en France ». Cette règle s'étendit aux familles princières d' Arenberg de Croÿ, de Looz, de Salm.

La politique consulaire exclut les Belges des postes importants et rétribués, et chercha à intégrer au nouveau régime la jeune génération.  (p.185) « Les élèves, dans les lycées, s'y formeront à nos habitudes et à nos moeurs, s'y nourriront de nos maximes et reporteront dans leurs familles l'amour de nos institutions et de nos lois. Ainsi s'exprimait un « Exposé sur la situation de la République an X. “

La guerre continuait pour ou contre les « frontières naturelles » qu'exigeait le Consulat, tout comme l'avait fait la Convention. Et si la bataille décisive se livra en Italie, c'est, dit Cambacérès “pour la Belgique » qu'on s'y battit. Il s'en fallut de peu que Marengo fût une défaite cuisante. Elle ne mit pas fin à la guerre et c'est le rival redouté de Bonaparte, le général Moreau, qui emporta la décision à Hohenlinden. Le traité de Lunéville (9 février 1801 ) confirma les clauses de celui de Campo-Formio, cédant à la France, en toute légitimité, la Belgique et la rive gauche du Rhin, qui devint les départements de la Roer, de Rhin-et-Moselle, de la Sarre et du Mont-Tonnerre. Mais ces « limites naturelles » ne suffisaient déjà plus, et l' Autriche accepta que la France exerçât un protectorat sur la République batave, la' République cisalpine, la République ligurienne, la République helvétique, occupât puis annexât le Piémont. L'Autriche cédait ainsi sur presque tous les points devant un impérialisme français enivré, alors que l'Angleterre refusait de s'associer à une telle abdication. Mais lorsque la menace potentielle française s'estompa dans la Méditerranée, par la capitulation du corps français resté en Égypte, le gouvernement anglais négocia à son tour une paix, celle d' Amiens (25 mars 1802), qui consolidait les conquêtes territoriales de la France et allait sceller le sort de la Belgique pour treize années. La Belgique resta au premier plan des préoccupations. Le Premier Consul avait déclaré : « Depuis Campo-Formio, les Belges sont français, comme le sont les Normands, les Alsaciens, les Languedociens, les Bourguignons... Le peuple français n'aurait jamais, ni cédé ses droits ni renoncé à la réunion de la Belgique.»

08:07 Écrit par justitia & veritas dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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